19/03/2013

Au risque de se perdre — The nun's story

En  1945, une bénévole américaine, Kathryn Hulme, pour l'aide aux personnes déplacées rencontre une infirmière belge taciturne et solitaire, Marie-Louise Habets. Elle finit par se lier avec elle et recueille ses confidences. L'infirmière a été religieuse durant dix-sept ans puis a quitté le couvent pour s'engager dans la Résistance. Kathryn Hulme recueille ses souvenirs et les consigne dans un roman biographique The nun's story, livre qui sera publié en français sous le titre de "Au risque de se perdre".

 

Mais quand est-il des faits ? Née en 1905, Marie-Louise Habets entre en 1926 dans la congrégation des Soeurs de charité de Jésus et Marie. Cette congrégation a été fondée, à l'aube du XIXe siècle pour secourir "les pauvres et les miséreux". Leur spiritualité s'appuie sur Vincent de Paul et Bernard de Clairvaux. L'habit des premières soeurs est inspiré de celui des cisterciennes : blanc avec un scapulaire noir. La congrégation fleurit et fonde pas mal d'oeuvres sociales, parmi lesquels les soins aux aliénés. Elle est à l'origine de la fondation de plusieurs hôpitaux psychiatriques.

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Marie-Louise prend le nom de Sr Xaverine. En  1933, elle part pour le Congo et en revient en 1939, car elle a contracté la tuberculose. La guerre éclate, le père de Sr Xavérine meurt, peu après, et la nonne développe une telle haine des Allemands qu'elle s'implique dans la Résistance. Elle finit par obtenir la dispense de ses voeux en 1944 et va se consacrer aux soins des soldats blessés.

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C'est à partir de ce récit de vie que Katheryn Hulme crée le personnage de Gabrielle Van der Mal, soeur Luc. Pour d'obscures raisons de droits d'auteurs, le livre n'est plus réédité. Je l'avais emprunté à une bibliothèque, il y a de cela fort longtemps. Je ne l'ai plus sous la main ; je dois faire appel à mes souvenirs, en espérant qu'ils ne me trahissent pas. On y dit que les motivations de la jeune candidate sont mêlées. Il y a un amour déçu, auquel son père a mis un terme pour des raisons d'eugénisme, un désir de s'engager socialement ; quant à la vocation, elle reste une probabilité incertaine. Lorsque l'héroïne sort du couvent, elle va se faire prendre en photo et constate que ses cheveux ne sont pas prématurément blanchis, qu'elle est encore jeune et qu'elle peut commencer une nouvelle vie.

 

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Quelques années après la parution du roman, une brillante adaptation cinématographique le met en scène sur le grand écran. Audrey Hepburn incarne une Soeur Luc des plus convaincantes. On ne peut que saluer son interprétation hors du commun. Les réactions face au contenu du film sont assez variées. Certains parlent de la rigidité des règles, de l'absurdité de la vie religieuse, de la stupidité de l'obéissance, etc. Mais qu'en pensait Marie-Louise Habets, elle-même ? Elle a dit admirer ces femmes consacrées à Dieu et regretter de ne pas avoir pu vivre cette vie de perfection.

 

Et c'est bien cela, le fond de l'histoire. C'est sûr que, jusqu'à l'aggiornamento du concile Vatican II, la vie des religieuses apostoliques était réglée par des contraintes propres à la vie monastique, et donc totalement inadaptée, comme le grand silence, par exemple. Ce n'est pas un hasard si l'habit des soeurs de la charité de Jésus et de Marie est inspiré des cisterciennes. La première mère générale de leur congrégation fut novice chez les cisterciennes avant la révolution française. La vie monastique et la manière très régulée qui la caractérisait faisait figure de modèle, de référence.

 

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Le gros problème de l'héroïne, c'est de vouloir à tout prix parvenir à cette perfection. Elle n'est pas capable de relativiser ses manquements aux règles. Elle n'a pas le recul nécessaire pour se dire qu'après tout, ce n'est pas si grave de se faire reprendre au chapitre, que ce sont des choses qui arrivent. Et d'ailleurs, tout le monde y passe. Cette poursuite de la perfection l'épuise. Elle ne parvient pas à donner aux choses leur réelle valeur. Sans doute est-ce le résultat d'une éducation trop perfectionniste, où le sens du devoir était trop contraignant.

 

Il est intéressant de reprendre le dialogue entre la supérieure de la communauté de l'hôpital psychiatrique et Sr Luc après l'incident de "l'archange". Pour rappel: il y a une malade, surnommée l'archange, enfermée dans une cellule d'isolement, qui peut s'avérer très dangereuse. On avertit Sr Luc qu'elle ne peut pas lui ouvrir la porte seule, mais qu'elle doit appeler une infirmière.  Quand l'archange sonne pour demander un verre d'eau, Sr Luc pense que cela ne vaut pas la peine d'appeler une assistante, elle lui ouvre et se fait attaquer par la démente. Elle parvient tout de même à s'échapper et à refermer la porte de la cellule et sonne les infirmières. La supérieure arrive et Sr Luc s'accuse d'orgueil et de désobéissance. La conversation se prolonge dans le bureau de la supérieure.

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— Orgueil ! Orgueil et désobéissance ! toujours la désobéissance !

— Ne dites pas cela ! J'aurais fait la même chose.

 ***

— Je m'accuse de désobéissance. J'ai cru que je pouvais m'occuper de l'archange toute seule. Je m'accuse d'avoir utilisé mon propre jugement, car je n'ai pas appelé à l'aide. Je m'accuse d'avoir eu un sentiment d'héroïsme. Ma mère, pendant trois jours, je me suis reposée à l'infirmerie et je me suis accusée de tous les défauts possibles envers la règle. Ce sont toujours des fautes flagrantes. A l'école de médecine tropicale, Mère Marcelle m'a donné l'occasion de me montrer humble en échouant à un examen.

— Je sais. Mère Marcelle a de bonnes intentions, mais elle a eu tort de vous donner ce conseil. Mon enfant, je ne sous-estime la gravité de vos fautes. Mais vous ne devez pas vous laissez détruire par la culpabilité et le remords. Apprenez à accepter les choses, sinon vous craquerez.

— Avant d'entrer dans la congrégation, j'avais une règle: tout ou rien. Je veux devenir une bonne religieuse sinon ...

— Vous serez une bonne religieuse.

— Je pensais qu'il était possible de trouver un jour le repos, que l'obéissance serait naturelle sans avoir à se battre.

— Vous ne trouverez jamais le repos. Jamais. Mais vous devrez être patiente. Les saints malheureux sont perdus dès le début. Demandez à Dieu de vous aider et de vous guider. Je sais que vous arriverez à prononcer vos voeux.

***

 

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Tout le drame du film est résumé dans cette conversation. Dans ce passage, Sr Luc est encore en formation, elle doit encore prononcer ses voeux définitifs. C'est un peu normal, pour une débutante, de donner dans le pélagianisme, de vouloir escalader le ciel à la force des poignets. Le conseil de la supérieure est sage : être patiente, savoir s'accepter tel que l'on est, compter sur l'aide de Dieu, ne pas se laisser miner par la culpabilité et le remords. Mais Sr Luc ne parviendra pas évoluer, à franchir le pas. Elle s'installera dans son système volontariste, son auto-flagellation persistante et ne parviendra pas à accepter son état d'être humain, faillible et limité.

 

Crédits photos: Soeur de charité de Jésus et Marie, libre de droits; Marie-Louise Habets alias  soeur Xavérine en habit de missionnaire, sans mention de copyright ; The nun's story, WB, captures d'écran.

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