01/02/2014

Prudence et discrétion

Commençons par une vidéo postée sur youtube où l'on voit la prise d'habit d'une jeune clarisse. Cela se passe vraisemblablement aux Etats-Unis où l'on est très friand de ce genre d'évènement et d'habit à l'ancienne.

Pour les fanas de costume qui voudraient des détails sur la coiffe, je vous renvoie au blog Chiffons où vous pourrez en voir les trois éléments constitutifs.

 


 

Comme je l'ai déjà expliqué ailleurs, nous ne sommes pas ici pour nous arrêter aux aspects extérieurs, au folklore, oserais-je dire. Oui, une prise d'habit, c'est très joli, émouvant, etc. Ce n'est pas pour ça qu'il faut s'arrêter à l'esthétique ou aux sentiments. Quel que soit le poids émotionnel, il faut tout de même rappeler qu'une prise d'habit n'est QU'une prise d'habit. C'est l'entrée au noviciat et rien d'autre. La novice peut quitter à tout moment le monastère comme la communauté peut à tout moment la renvoyer. L'usage de la robe de mariée a été abandonné, pour cette raison, un peu partout, sauf dans des endroits fort attachés aux vieilles habitudes. Dans certains monastères, la prise d'habit a même lieu à un moment où la chapelle est peu fréquentée, pour lui conserver un caractère discret. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas le cas ici. Mais cela se comprend étant donné la référence franciscaine.

 

La prise d'habit de Claire a été un tournant assez marquant dans l'histoire de la famille franciscaine. La jeune fille s'enfuit de nuit dans ses plus beaux atours. Elle abandonne ses vêtements magnifiques, se fait couper les cheveux par le frère François et revêt l'habit. Une fois les cheveux coupés, elle est considérée par les mœurs des temps comme consacrée à Dieu et sa famille ne peut la récupérer. Ne pouvant rester dans la compagnie trop masculine de François et de ses frères, elle rejoint un monastère bénédictin où elle reçoit sa formation.  Cet évènement historique est la raison pour laquelle, chez les clarisses l'habillage, si je puis dire, se passe intégralement au chœur. La jeune fille reçoit l'habit, préalablement béni, puis la corde qui lui tiendra lieu de ceinture. Cette corde ne porte pas encore de nœuds qui sont les symboles de la profession religieuse. Ensuite, on lui coupe les cheveux publiquement, comme il en fut de Claire, la fondatrice, puis elle reçoit la coiffe et le voile.

 

Mais si j'ai posté cette vidéo ici, ce n'est pas tant pour commenter les usages franciscains que pour m'interroger sur l'âge de la jeune personne. Dix-huit ans ! Comme Claire d'Assise, diront certains, mais c'est que nous vivons en d'autres temps. Au moyen-âge, une femme de la noblesse, comme Claire, n'avait pas le choix entre plusieurs perspectives de carrières : épouse ou nonne, il n'y avait guère de possibilités.

 

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Nous vivons au XXIe siècle. Quand une jeune fille ne persévère pas au couvent — rappelons qu'une prise d'habit n'est pas un engagement définitif — qu'advient-il d'elle ? Elle doit sortir et se réinsérer dans la vie de tous les jours. Si elle n'a pas de formation préalable, si elle n'a pas un diplôme en poche, une formation professionnelle, les conséquences peuvent être lourdes pour son avenir.

 

Une jeune fille peu réfléchie avait été enthousiasmée par sa retraite de fin de secondaire dans un carmel. Elle demanda à y entrer, alors que son entourage lui demandait d'y réfléchir à deux fois.  Trois jours plus tard, confrontée à la réalité de la vie religieuse, elle préféra s'enfuir, en enjambant, après la messe, le muret qui séparait le chœur de la chapelle. Elle téléphona ensuite au monastère demandant qu'on lui préparât ses affaires et expliquant que sa mère allait venir les chercher. Qu'est-ce que trois jours durant une période de vacances scolaires ? Sitôt sortie, elle alla se renseigner sur les possibilités qui s'offraient à elle et s'inscrivit à l'université.

 

Tout ne se termine pas toujours aussi bien que cet épisode un peu cocasse, avouons-le. Béatrice, une autre jeune fille entra tout aussi jeune dans un monastère. La vocation lui était venue subitement pendant une procession du saint sacrement. Elle plaqua son petit ami de l'époque et insista si bien auprès de la supérieure du couvent que celle-ci l'admit au postulat alors qu'elle n'avait que dix-huit ans. Les monastères du même ordre trouvait un peu imprudent d'admettre une candidate aussi jeune, mais elle semblait, aux yeux de la communauté qui l'accueillait, avoir une solide vocation. Au début, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. La jeune novice fit profession dans la joie. Mais cela ne résista pas à l'épreuve du temps. Elle était la plus jeune de sa communauté, une autre soeur, entrée avant elle était de vingt ans son aînée. Le reste de la communauté avait l'âge d'être sa grand-mère. Peu réjouissant quand s'émousse l'enthousiasme du début et qu'il faut durer dans le temps. Le désarroi fit surface, on l'envoya suivre un cours de théologie, avec des séminaristes. Puis sa santé faiblit et elle dût prendre du repos, à l'extérieur du monastère. Elle finit, dix ans après son entrée à sortir définitivement du couvent, elle se fit séculariser. Heureusement pour elle, elle avait suivi une formation professionnelle et, malgré son jeune âge, elle avait un métier dans les doigts, ce qui lui permettait de se réinsérer dans la société.

 

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Ce n'était pas le cas d'Annette, appelons là ainsi. Elle faisait ses études quand elle ressentit l'appel. Imprudemment, la maîtresse des novices avec qui elle prit contact, la poussa à interrompre ses études pour entrer au couvent. A l'intérieur de celui-ci, les choses ne se passaient pas comme elles auraient dû se passer. Les dysfonctionnements prirent une telle proportion que les autorités ecclésiastiques intervinrent pour déposer la supérieure et en nommer une autre. Annette fit de son mieux mais marquée par les mauvaises années qu'elle venait de vivre, elle finit par demander son transfert dans un monastère du même ordre. Elle y fut bien accueillie et accompagnée dans son cheminement. Celui-ci la conduisit à quitter les ordres. Elle se retrouva dehors sans métier ni formation. Elle doit vivre chichement en exerçant des petits métiers peu rémunérés comme dame de compagnie.

 

Vous avez entendu l'appel, mais vous avez moins de vingt-cinq ans ? Ne vous précipitez pas et achevez votre formation. Faites l'expérience du travail dans la vie civile, cela ne vous fera pas de mal. Si votre vocation est véritable, ce n'est pas ce délai qui la fera s'envoler. Méfiez-vous de ceux et celles qui veulent vous faire tout interrompre pour vous embrigader. Ce n'est pas un signe de sérieux de la part de l'institut.

 

J'entends d'ici l'objection : Thérèse de Lisieux est bien rentrée à quinze ans. Je peux même ajouter qu'après elle, on a admit une candidate de ... treize ans ! A l'époque, l'âge de la nubilité était de quinze ans et trois mois pour les filles. Vous conseilleriez à une jeune fille de se marier si jeune ? Je ne le pense pas. A l'époque, l'entrée d'une "enfant aussi jeune" à Lisieux n'a pas fait l'unanimité chez les supérieurs ecclésiastiques. Thérèse a entendu de ses propres oreilles les remontrances d'un prélat aux sœurs qui l'accueillaient. Pas plus que nous ne vivons plus au moyen-âge, nous ne vivons plus non plus au XIXe siècle où il suffisait qu'une femme ait une instruction minimale, qu'elle sache coudre et cuisiner pour trouver à se caser.

 

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Des bénédictines avaient imprudemment accepté chez elles une certaine Ursule, une jeune fille peu formée. Elle avait dix-neuf ans. Comme elle ne se sentait pas à l'aise dans leur spiritualité, elle retourna chez ses parents. Cependant son désir de vie religieuse était toujours vivace, elle frappa donc à la porte d'un carmel qui lui demanda de travailler un peu. Un peu peu, puisqu'on fixa le délai à six mois. Un an aurait été préférable. Après trois mois, la jeune fille se plaignit d'une entorse au poignet, du rythme de travail et de bien d'autres choses. Les bonnes sœurs la prirent en pitié et estimèrent qu'elle avait fait preuve de bonne volonté; elles l'admirent au postulat.

 

Ursule n'y prit jamais l'habit parce qu'il devint peu à peu évident qu'elle cherchait un refuge dans la vie religieuse. Dès qu'on la mettait face à certaines exigences, qu'on la contrariait, elle se déclarait malade, gardait le lit. Tout lui était prétexte à fuir la réalité de la vie. Les carmélites durent la renvoyer en lui demandant d'attendre un moment avant de se représenter ailleurs. Ursule n'en avait cure, elle n'était pas dehors depuis une semaine qu'elle se remettait en quête d'un couvent. Elle a fini  dans une communauté vieillissante de clarisses où les sœurs fort âgées pouvaient jouer à bonne-maman avec la petite jeunette et ceci au grand dam d'autres monastères de cet ordre qui voyait clair dans les motivations de la jeune personne. Qu'arrivera-t-il, se disaient-elles, le jour où ce monastère fermera à cause du vieillissement des vocations, où faudra-t-il replacer Sœur Sara ?

 

C'est ce qui vient d'arriver : ce monastère vient de fermer. Ursule ne persévère pas dans l'ordre. Elle est à présent dans une communauté religieuse à orientation œcuménique. Espérons de tout notre cœur qu'elle y trouvera sa voix.

 

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