31/03/2014

Chronique de dérives en cascade épisode 15. Le coup d'état

 

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Comme toujours, l'histoire que vous allez lire est vraie, seuls les noms ont été changés pour préserver la réputation des innocents.

 Pour ne pas jeter le discrédit sur un ordre religieux qui a souffert et souffre toujours de la situation, nous l’appellerons ordre de St Ores, un saint qui n'existe pas.

 

Épisodes précédents : Sr Fausta, sœur orésienne depuis vingt-cinq ans a semé le trouble dans plusieurs couvents de Flandres et s'est fait renvoyer d'un autre en Terre Sainte. Elle échoue dans une communauté près de sa fin, joue de son charme et en devient  la supérieure. Elle accueille ses premières novices et impose au couvent un mode de vie déséquilibré. Les premières plaintes parviennent aux oreilles des responsables ecclésiastiques quand des candidates quittent le couvent. Pourtant le monastère continue à en accueillir d'autres, parfois sans réelle vocation,  qui se trouvent confrontées au caractère manipulateur de leur supérieure et maîtresse des novices. Âpre au gain, lancée dans un programme d'embellissement et d'agrandissement des bâtiments, elle développe aussi une liturgie splendide mais trop lourde pour la communauté. Par ailleurs, elle néglige la santé de ses sœurs , se montre  jalouse et susceptible et développe une curiosité malsaine dans leur façon de vivre la chasteté. À l'intérieur du couvent, il n'y a qu'une loi, la sienne, et elle varie selon ses sautes d'humeur, comme elle peut se montrer tour à tour ouverte ou conservatrice. Mais les choses changent. Un indult de Rome ne lui permet plus d'assumer un nouveau mandat de supérieure. Elle a beau lutter et comploter, il faut bien accepter que Rome, suite à une enquête ecclésiastique, nomme supérieure sœur Pauline. Mère Fausta, jalouse de son pouvoir, la persuade qu'elle n'est pas à la hauteur et la pousse à démissionner après six mois. L'évêque, d'une part, et les deux nonnes, d'autre part, demandent une visite canonique. C'est le père Judicaël qui en est chargé, mais il se garde de livrer ses impressions. Un an après la nomination de Mère Pauline, un coup de fil leur annonce la visite du vicaire épiscopal et d'un père orésien.

 

 

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Le coup d'état

Vingt ans plus tard, c'est toujours ainsi que les anciennes de Saint-Hilaire, aujourd'hui quinquagénaires, appellent ce fameux jour de septembre. La supérieure du couvent a reçu un coup de fil annonçant la prochaine visite de l'Abbé Legris et du Père Bénigne. "Alors nous pouvons chanter Alléluia ?" demande Mère Pauline, au téléphone. Le Père Bénigne lui répond qu'il ne peut rien dire avant d'être sur place. Mis au courant de la démarche de son confrère, le père Bavo s'exclame "Heureusement qu'il y a des grilles au parloir !" Faut-il le préciser ? Le père de Saint-Orès connaît trop bien le caractère orageux de la nonne flamande. Il sait que derrière ses airs doucereux, elle est capable de crises de furie qu'elle a l'audace d'appeler des saintes colères.

 

Ce lundi-là, les nonnes vaquent à leurs occupations habituelles. Deux novices ont pris un jour de récollection. La supérieure et son conseil sont appelés au parloir dans la matinée, pour rencontrer les deux ecclésiastiques. Elles ne paraissent ni à l'office du milieu du jour, ni au repas de midi. Sœur Martine croise Mère Pauline dans l'après-midi. Elle lui dit : "Tu sais ce qui se passe ? Je ne suis plus supérieure, Mère Fausta doit quitter Saint-Hilaire et c'est Mère Louise de Sainte-Barbe qui est nommée à ma place." La jeune nonne rencontre l'ancienne supérieure au réfectoire, en allant prendre sa tasse de café. "On me chasse, lui dit-elle, toi, sois une bonne religieuse." Mère Fausta va aussi annoncer la nouvelle aux novices en prière. Elle se place debout, face à Valérie, qui fait une heure d'adoration, tournant le dos au tabernacle entrouvert, comme si elle était Jésus lui-même.

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La cloche sonne pour rassembler la communauté . Les sœurs prennent place dans l'immense salle de conférence fraîchement construite. Mère Fausta, assise dans le fond, tient la tête baissée et inclinée et les mains jointes, doigts entrecroisés, comme elle le fait toujours quand elle veut signifier qu'on l'a chagrinée. Sœur Alexandra qui est revenue au monastère depuis quelques mois, serrent les poings et les dents. Le Père Bénigne et l'Abbé Legris s'assoient et donnent lecture du rescrit de Rome. Le saint-siège a accepté la démission de Mère Pauline. Mère Fausta doit se retirer dans un monastère de son choix. Mère Louise est nommée supérieure.  Sur ce, l'abbé Legris se lève et quitte la pièce. Mère Pauline prend la parole et demande sur un ton assez agressif :" Où est allé l'abbé Legris ?" Le père Bénigne est un homme d'une très grande douceur, mais cela ne l'empêche pas, le cas échéant de faire preuve de fermeté. "Soeur Pauline, on ne parle pas comme ça à un supérieur! " gronde-t-il. "Père Bénigne, par respect pour la communauté, pouvez-vous nous dire où est allé l'abbé Legris ? reprend-elle." "Eh bien, vous avez une nouvelle supérieure, il est allé la chercher."

 

De fait, le vicaire épiscopal revient avec une religieuse orésienne d'une soixantaine d'années. Elle ne porte pas la guimpe comme à Saint-Hilaire, mais un col blanc avec un voile court, si bien que sœur Marie-Noëlle ne se gêne pas pour murmurer "Elle n'est même pas comme nous !". Pris de court par le tour des événements et sans avoir pu préparer la cérémonie, les deux ecclésiastiques installent la supérieure comme ils le peuvent, en récitant plutôt qu'en chantant un Te Deum. Pour le coup, la cérémonie a quelque chose de triste et de boiteux. Durant des années, Mère Fausta a décrié Mère Louise, elle parlait d'elle en termes méprisants, avec condescendance, laissant entendre qu'elle était limitée, sans intelligence et sans instruction. Pour les plus jeunes, c'est comme si on avait nommer le diable lui-même à cette place.

 

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Quand les deux prêtres se sont retirés, la nouvelle supérieure demande à rencontrer les sœurs dans un endroit plus convivial. Les nonnes se rendent en salle de communauté. Mère Louise se montre très affable et compatissante, car les sœurs étaient loin de s'attendre à une telle décision. Elle essaie de les rassurer comme elle peut. Le lendemain Mère Fausta fait le tour avec elle de tout le couvent en la met brièvement au courant des choses des plus importantes concernant la communauté, y compris la comptabilité. Mais le soir-même, au grand étonnement de toutes, ce n'est pas seulement Mère Fausta qui s'en va. Sœur Pauline et sœur Alexandra la suivent. Une voiture envoyée par une abbaye amie vient les chercher.

 

Saint-Hilaire se retrouve décapité, comme disent sœur Denise et sœur Agnès. Les anciennes revivent le drame qui les frappées vingt ans plus tôt. Infantilisées jusque là, sœur Marie-Noëlle et sœur Martine se trouvent propulsées tout d'un coup à d'autres responsabilités. Sœur Valérie sombre dans une sorte de dépression. Mère Louise l'envoie souvent dormir plus tôt, d'ailleurs, elle n'hésite pas à donner du repos à toute la communauté, la dispensant de la célébration commune de certains offices.

 

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Le Père Bénigne ne manque pas d'expliquer aux sœurs déboussolées que jamais le rescrit de Rome n'a demandé à sœur Pauline de partir ; on attendait d'elle qu'elle assiste la nouvelle supérieure. Quant à sœur Alexandra, si son retour récent à Saint-Hilaire allait à l'encontre de l'indult qui la concernait, il lui avait conseillé de rester et d'attendre une décision la concernant, vu que la situation avait changé. En effet, c'était son rapport avec sœur Fausta qui avait été épinglé.  Le père orésien s'explique, en privé, auprès des sœurs de Saint-Hilaire. S'il a parlé durement à sœur Pauline, c'est qu'il était énervé après l'entrevue houleuse qu'il avait eu avec ces sœurs au parloir dans la matinée. Lui aussi s'emploie à rassurer, à réconforter et à encourager.

 

Mère Louise rassure tout de suite les nonnes : elle ne changera rien à leur manière de fonctionner. S'il y a des changements à faire, ce sont elles qui les feront. Pour la première fois depuis dix-huit ans, Saint-Hilaire commence à fonctionner comme tout monastère devrait le faire. Les capitulantes prennent la parole, tour à tour, dans les réunions communautaires, la supérieure les écoute et tient compte de leur avis.

 

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Les trois sœurs parties séjournent un temps à l'hôtellerie d'un monastère. Elles racontent aux moines qu'elles ont été chassées de leur couvent par l'évêque. Ensuite, elles quittent le pays et se rendent dans un monastère de leur ordre à l'étranger. Elles sont reçues par Mère Euphémia, la supérieure de Mestwalle, mais elles n'acceptent pas les conditions d'hébergement. Avec une voiture prêtée par la famille de l'une d'elle, elles font le tour de différents monastères et s'y présentent comme trois nonnes chassées de leur monastère par leur évêque. Naturellement, les supérieures de ces couvents se renseignent auprès de la présidente de l'association orésienne et entendent un autre son de cloche.

 

A Saint-Hilaire, lentement mais sûrement, les langues se délient. Les sœurs viennent se confier à Mère Louise qui écoutent, horrifiées, le mode de vie que leur imposait sœur Fausta. Des écailles tombent des yeux de certaines qui réalisent qu'elles ont vécu, dans ce monastère, comme dans une secte, sous l'égide d'un gourou. C'est bien le sentiment du père Judicaël, au terme de sa visite. La conduite anormalement respectueuse et louangeuse de sœur Pauline envers sœur Fausta, les proportions anormales des bâtiments construits et le fait que toutes les sœurs chantent à l'unisson la même chanson lui a fait prendre conscience que les nonnes avaient perdu leur liberté intérieure. Sœur Martine a renommé l'ancienne supérieure Faussenana et sœur Marie-Noëlle, ravie, adopte ce surnom

 

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Averti de l'attitude de sœur Fausta, le père Matthéo, supérieur général des orésiens, envoie une lettre bien sentie à Mère Euphémia et aux trois fugitives. A la première, pour l'informer de la réelle situation des nonnes qu'elle héberge et aux trois nonnes pour leur intimer de s'en tenir au rescrit et à observer la clôture.  Qu'elles se retirent dans un monastère de l'ordre et qu'elles n'en bougent plus. Une copie de la lettre qui les concerne est aussi envoyée à Mère Louise qui la lit au chapitre. Que les sœurs se rendent compte que sœur Fausta est en faute.

 

Les trois mousquetaires, comme on les appelle familièrement, quittent Mestwalle et se rendent à Wittekerk, un lieu de pèlerinage. Au lieu de rejoindre un couvent de leur ordre, elles préfèrent rester ensemble, sous l'égide d'un vieux chanoine régulier, le père Edouard-Philibert Auguste. Le vieil homme a lui-même fondé une nouvelle congrégation, les pères souriceaux. Ceux-ci tiennent le sanctuaire et prêtent deux pièces aux nonnes.  En dehors de l'obéissance, toutes les trois, elles préfèrent sauter avant qu'on ne les pousse. Elles demandent leur sécularisation. Elles ne sont plus religieuses même si elles en gardent les apparences et se présentent comme telles.

 

 

Durant ce temps, les sœurs de Saint-Hilaire ont fait du chemin. Elles ont d'elles-mêmes repris un style de vie plus conforme avec le charisme de leur ordre, revu leur horaire et abandonné les fastes liturgiques. Mère Louise a trouvé une comptabilité dans un état déplorable. Elle intervient à temps pour éviter un scandale financier. Elle fait de son mieux pour trouver un vrai statut à Caroline qui travaille depuis trop longtemps comme "jeune fille au paire" à plus de quarante ans, sans aucune cotisation pour sa retraite.

 

 

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Elle se rend compte qu'aucune des  sœurs en formation n'a de réelle vocation et le poids de la communauté repose désormais sur trois personnes, la prieure et deux sœurs d'à peine trente ans. Celles-ci sont épuisées physiquement et nerveusement. Elles craquent l'une après l'autre. Sœur Marie-Noëlle n'a qu'une hâte, quitter cet endroit où elle a tant souffert. Elle finit par se retirer dans un autre monastère. Sœur Martine essaie de tenir le coup, mais il faut l'envoyer, elle aussi, en repos quelques semaines. La décision s'impose : il faut fermer et revivre ailleurs.  Sœur Valérie le vit très mal, car elle ne peut admettre que sœur Fausta n'est pas la sainte qu'elle s'imagine.

 

La jeune nonne est envoyé en stage dans une autre communauté. C'est là que le père Innocent la contacte. La supérieure réagit mais trop tard. Sœur Valérie a eu le temps d'expliquer que Saint-Hilaire va fermer. Le religieux s'empresse d'aller tout raconter à sœur Fausta. Du coup, les trois mousquetaires envoient des lettres au couvent pour réclamer le remboursement de soins médicaux et du matériel : des chaises, des tables, des fers à repasser... Leurs familles interviennent pour réclamer d'être rembourser de dons faits au monastère. L'abbé Legris, qui est aussi juriste de formation, met les points sur les i : ce qui est donné est donné. Les fugitives n'ont droit à rien, si ce n'est aux dédommagements des soins médicaux.

 

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Le couvent de Saint-Hilaire est fermé au mois de juin. Les nonnes sont réparties dans différents couvent de leur ordre. Les aînées sont accueillies dans des monastères où elles terminent leur vie, choyées, soignées, bien entourées. La novice a compris qu'elle n'a rien à faire dans la vie religieuse et retourne dans le monde. Les deux professes temporaires achèveront cette période dans un autre couvent de leur ordre mais ne seront pas admises à la profession perpétuelle, faute de vocation réelle. Les deux jeunes capitulantes seront admises dans d'autres communautés mais elles finiront par quitter les ordres et le catholicisme après quelques années.

 

Crédits illustrations :  Sister Act, capture d'écran;  film "Femme et religieuse" capture d'écran ;  montage personnel et illustrations libres de droits.

 

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