22/08/2014

Ici-bas (film)

 


Ici-bas est un film sorti en 2012, basé sur des faits réels. On peut le voir en streaming sur la toile.

Les faits réels sont la dénonciation d'un réseau de résistance par une religieuse, sœur Philomène. Certaines sources indiquent qu'elle aurait agi par jalousie car elle aurait entretenu une liaison avec un prêtre maquisard qui s'était ensuite éloigné d'elle. La lettre de dénonciation fut interceptée par l'armée secrète et on identifia son écriture. Arrêtée par la résistance, elle fut, après que son évêque eut été consulté et averti, exécutée par un peloton d'exécution. Elle avait préféré la mort à une vie de pénitence dans un carmel, alors qu'on lui avait proposé de lui constituer une dot pour lui permettre de s'y retirer.

 

Le film traite le sujet avec intelligence et réalisme. Les petites incohérences sont peu nombreuses et ne gâchent pas l'ensemble du film qui a une approche psychologique crédible et percutante. J'énumère rapidement le fait que les sœurs chantent le magnificat en français, avec des paroles actuelles, plutôt qu'en latin ou dans une version datée,  que la supérieure vient exhorter Soeur Luce pendant la récitation de l'office, l'absence de confessionnal dans une situation qui ne le justifie pas et le détail plutôt cocasse où le confesseur se signe à la place de bénir sa pénitente.

 

Ceci étant réglé passons à l'intrigue. Elle commence par un événement qui peut paraître anodin mais qui donne pourtant le ton à l'ensemble de l’œuvre : une affaire d'amitié particulière entre deux jeunes nonnes. La supérieure intervient pour trancher dans une affaire d'amitié exclusive, un tantinet puérile. L'une des sœurs est envoyée ailleurs et celle qui reste pleure l'absence de son amie.

 

 

Si les sœurs travaillent à l'hôpital et soignent des blessés de guerre, elles vivent tout de même dans le monde clos de leur couvent qui les coupent de certaines réalités de la vie. Elles sont vouées toutes entières à Dieu, dans la candeur de leur jeunesse et tout est fait pour préserver leur innocence. Leur formation d'infirmière leur a appris d'où viennent les bébés, mais cette instruction s'est faite parce qu'il fallait bien.

 

Une religieuse hospitalière, rentrée à 18 ans dans les ordres durant la dernière guerre, m'a raconté que, dans certaines congrégations, on interdisait aux nonnes d'étudier l'anatomie des appareils génitaux, ce qui les mettait en fâcheuse posture au moment de l'examen devant un jury. Heureusement pour la religieuse dont je parle, ce n'était pas le cas là où elle était entrée, au contraire, la maîtresse des études insistait pour que ses sœurs connussent bien cette partie du cours. Mais l'approche de la sexualité sous le biais médical laissait de nombreuses lacunes quant à d'autres aspects, affectifs et psychologiques.

 

Les deux jeunes nonnes séparées n'ont rien fait de mal si ce n'est de s'envoyer des petits billets doux dont le contenu est plus poétique qu'érotique. Leur amitié enfantine vient simplement combler un manque affectif que ne remplit pas une sublimation de leurs instincts par la voie spirituelle. Sœur Luce souffre des mêmes manques et se réfugie dans une spiritualité émotive. Pour le dire de façon plus directe : elle se monte le bourrichon. L'attirance qu'elle éprouve pour ce résistant qu'elle a un jour croisé se teinte d'un mysticisme de mauvais aloi.

 

 

Faute de pouvoir voir en face ses pulsions pour ce qu'elles sont, elle sombre dans une exaltation romantique, aggravée par l'atmosphère claustrale dans laquelle elle vit et qui la maintient dans un monde artificiel. Le prétexte spirituel est là pour cautionner ses actes : elle voit Dieu dans le blessé, c'est encore Dieu qui guide ses pas, permet son escapade, etc. Sa maturité affective est digne d'une gamine de quatorze ans.

 

Le prêtre résistant, quant à lui, est confronté à un tout autre monde. Les réalités de la guerre, ses horreurs, son absurdité et sa violence ont ébranlé sérieusement sa foi. Il ne trouve plus de consolation dans la prière et la spiritualité ne peut pas  lui servir d’échappatoire. Il n'y a pas seulement les combats dans le maquis, mais aussi les collaborateurs à éliminer. Lorsqu'il est témoin de près de la mort de l'un d'eux, il a du mal à gérer la violence de la scène au point d'en venir à son tour violent. Trop secoué par ce qu'il vient de vivre, il se laisse aller à cette violence qu'il vient d'encaisser et abuse de cette femme naïve qui vient ingénument à lui.

 

Soeur Luce nie sur le coup, cette violence dont elle est victime et persiste à se réfugier dans son univers exalté et sentimental. Le prêtre ne parvient ni à trouver les mots justes pour s'excuser ni à la ramener à la raison. S'il reconduit la nonne à son couvent, il n'est pas à même de la délivrer de ses dernières illusions. Il faudra qu'elle fugue pour de bon et soit confrontée à la dure réalité pour comprendre enfin que ses sentiments ne sont pas partagés.

 

 

Son retour au couvent inaugure une dépression qui la mènera à la mort. En se murant dans le silence, en se laissant dépérir, elle retire à ses supérieurs les moyens de lui venir en aide. C'est à l'intervention de l'évêque mis au courant de la situation par le prêtre résistant qu'elle doit de bénéficier de la miséricorde de ses consœurs. Faute d'en savoir plus, son entourage pense faire preuve de bonté en la réintégrant dans sa maison d'origine alors qu'il aurait fallu l'éloigner et la couper de tout ce qui pouvait lui rappeler ses amours déçues. Réfugiée dans son exaltation pseudo-mystique, elle voit à présent le diable là où elle voyait Dieu. Elle trahit ceux par qui elle se sent trahie. Elle inclut toute la cellule de résistance dans sa rancœur envers le prêtre.

 

Ses lettres de dénonciation sont interceptées et on reconnaît son écriture. Les résistants éprouvent des répugnances à exécuter une nonne et consultent l'évêque acquis à leur cause. Le prélat se montre sévère mais offre tout de même une alternative : un carmel en Espagne. Enfermée dans sa dépression mortifère, Sœur Luce préfère la mort. 

 

Le mérite du cinéaste est d'avoir mis le doigt sur un phénomène qui est bien connu des vrais mystiques. Faute de clairvoyance, des sentiments très humains peuvent passer pour des manifestations divines. Quand une émotivité à fleur de peau se mêle à des élans spirituels, le terrain est prêt pour bien des égarements. Quand l'intéressé à un accompagnateur spirituel valable et qu'il l'écoute, les choses rentrent dans l'ordre d'elles-mêmes. Mais s'il n'écoute que lui-même ou si l'accompagnateur spirituel est lui-même quelqu'un d'exalté, ils risquent de foncer droit dans le mur. La vraie vie mystique passe par un dépouillement du ressenti, que l'on appelle parfois "sécheresse" et qui est nécessaire pour épurer l'élan vers Dieu de ses scories.

 

 

 

05/08/2014

La journaliste qui ne maîtrisait pas son sujet

Les hasards de la navigation sur la toile m'ont amené à découvrir un article sur le site Madame Figaro, signé Ophélie Ostemann et intitulé "Les femmes resteront interdites sur Mont Athos".

 

De quoi s'agit-il ? Il existe une presqu'île grecque à laquelle on n'accède que par la mer et où des moines orthodoxes de différentes nationalités ont établi leur séjour. Le mont Athos est occupé par une vingtaine de monastères exclusivement masculins. Depuis près d'un millénaire, cette théocratie est interdite aux femmes et les moines n'ont pas l'intention de changer d'avis.

 

La journaliste termine son article par cette phrase malheureuse et tout à fait hors de propos : "Une présence qui restera frappée d'interdit tant que le célibat des prêtres ne sera pas remis en question…" Le site ne donnant pas la possibilité de réagir à l'article, je le fais par ce biais.

 

prêtre orthodoxe et sa famille

L'Eglise orthodoxe n'impose pas le célibat aux prêtres. Elle ordonne des hommes mariés depuis toujours ; des hommes qui assument aussi leur rôle de père de famille en plus de leur tâche pastorale. Non seulement le célibat n'est pas imposé aux prêtres orthodoxes, mais de plus, au Mont Athos, on trouve non pas des prêtres mais des moines. Si certains de ces moines sont prêtres, c'est loin d'être une généralité. Le célibat est l'un des engagements intrinsèques à leur condition monastique,  autrement dit, il est impossible d'être moine sans se vouer au célibat comme il est impossible d'être aviateur sans piloter un avion ou d'être coiffeur sans toucher à une chevelure. Par contre on peut être un prêtre orthodoxe et avoir femme et enfants.

 

Cette réflexion sur le célibat des prêtres qui concluait l'article n'avait pas donc de raison d'être et ceci à double titre.