06/08/2015

Caïn ? Cahin-caha ! La nonne dans la mythologie télévisuelle. Episode 5

Les séries policières semblent se passer le mot pour que l'un de leurs épisodes se déroulent dans le milieu si mystérieux des couvents. Voici que Caïn, série française, s'y met aussi. Il faut dire que les scénaristes de Caïn multiplient les invraisemblances au fil des épisodes. Il n'y a rien d'étonnant d'en voir dans celui où des jeunes religieuses meurent de façon suspecte : Dieu, Caïn, etc.

 

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Question habits, les costumiers ne s'en sont pas trop mal sortis.  L'habit est traditionnel et porté à la mode du XVIIIe siècle, avec pas mal d'épingles, ce qui est un bon signe, pour éviter que le voile ne s'en aille dans tous les sens. La supérieure est appelé "Mère Abbesse" titre qui ne se donne que dans la famille bénédictine ou chez les clarisses. Une corde sert de ceinture alors que le costume n'appartient à aucun ordre connu. Notons également l'énorme croix de bois en sautoir qui donne une impression plus carnavalesque que crédible.

Là où ça devient cocasse, c'est quand on voit les locaux où la pierre nue est apparente, mal rejointoyée et où le plafonnage est absent. Ce serait génial pour un film se déroulant au moyen-âge. A l'époque contemporaine, ça ne tient pas la route. On dirait que cela a été tourné dans une ruine encore en bon état.

 

Le couvent est peuplé de beaucoup de jeunes sœurs, beaucoup de voiles blancs et de très peu d'âgées. C'est plus photogénique, je veux bien le croire, mais ça n'est pas la réalité du terrain. Nous vivons à une époque de vieillissement des communautés et de raréfaction des vocations.

 

Nous apprenons que deux sœurs viennent de mourir dans des conditions suspectes. Dans un cas pareil, ce n'est pas seulement la police que l'on voit, mais les supérieurs hiérarchiques. Il y aurait une enquête ecclésiastique, une visite apostolique. Hors, jamais on ne verra un représentant de l'évêché ou d'un éventuel conseil général dans l'épisode.

 

Une sœur brûlée est à l'infirmerie, sous perfusion. Nous avions pu la voir, les vêtements en feu, dans la scène inaugurale. Dans un cas pareil, on appelle l'ambulance. Les infirmeries de couvent sont là pour soigner les petits bobos, pas pour se substituer à l'hôpital, avec kit de perfusion et une réserve de médicaments digne de l'officine d'un pharmacien.

 

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On découvre ensuite un atelier où les nonnes découpent des poulets à grande cadence avec un panneau d'affichage où figurent les sœurs méritantes. Il peut arriver que des nonnes gagnent leur vie en vendant du pâté, des oeufs ou certaines préparations alimentaires. Elles n'en sont pas moins soumises au mêmes réglementations d'hygiène que les autres producteurs. On voit mal les sœurs travailler dans un abattoir avec leur grand habit et une charlotte sur leur guimpe en guise de voile.

 

Quand l'un des policiers demandent si le panneau où est affiché le nom des sœurs méritantes est compatible avec "l'esprit d'égalité et de désintéressement dont vous avez fait vœu" la nonne répond "mais bien sûr" ! Il n'y a pas de vœu monastique d'égalité ou de désintéressement, pour rappel. Il y a juste des vœux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance ou des vœux d'obéissance, de conversion de mœurs et de stabilité de lieu. Pas d'autres vœux que ceux-là.

 

Ensuite, un tableau d'affichage des sœurs méritantes est évidemment impensable et incompatible avec l'esprit religieux. Les tableaux d'honneur, on laissera ça à "Retour au pensionnat". La vie religieuse est tout le contraire de l'exaltation de quelques individus décrétés méritants. Au fait, sur la photo de l'une des sœurs, l'on voit une grande mèche de cheveu dépasser de son bandeau. Quand on se fait prendre en photo, on essaie d'être habillée impeccablement. (Vu de plus près, via une capture d'écran, la photo semble résulter d'un très mauvais montage)

 

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L'abbesse reconnaît qu'elle est entrée dans les ordres parce qu'elle était en colère contre notre monde. On se demande comment avec de telles motivations elle a pu être admise dans un cloître et finir supérieure. On voit ensuite l'enquêteur s'imposer comme retraitant dans ce couvent qui ignore ce qu'est la clôture monastique. En effet, si certains monastères offrent aux personnes du même sexe la possibilité de faire une retraite en clôture, il est impensable qu'une personne de sexe opposé y passe la nuit. Pas d'homme en retraite à l'intérieur d'un couvent de femmes, à l'hôtellerie, oui, mais pas en clôture.

 

Quand le policier voit qu'une des nonnes n'est plus au même emploi que le jour d'avant, la mère abbesse lui déclare qu'elle l'a envoyée cueillir, en l'appelant par son prénom, sans utiliser le "sœur" devant. Elle lui dit aussi que guider les novices dans leur discernement fait partie de sa responsabilité. Dans une communauté aussi formelle que celle présentée, on n’appellera jamais une nonne par son simple prénom, sans le titre de sœur. Si la supérieure a son mot à dire dans le discernement des vocations, ce n'est pas sa tâche première. Cela revient à la maîtresse des novices, une personne totalement absente de cet épisode.

 

A peine deux minutes plus tard, l'abbesse qui se targuaient de discernement explique qu'on admet tout le monde dans sa communauté, des personnes à la dérive, sans repère, traumatisées qui échouent là comme le point de la dernière chance. En soi, ce n'est pas le but d'un ordre religieux, à moins qu'il ne s'agisse de son charisme propre : permettre à des personnes au passé tumultueux d'entrer dans la vie religieuse. Mais alors, ça se fait avec un accompagnement bien rôdé, pas au petit bonheur la chance, avec un grand coup d’encensoir et d'eau bénite.

Certaines communautés le font sans qu'il s'agisse de leur charisme, mais là, on peut parler d'un discernement déficient. Admettre au postulat des personnes fragiles qu'on bourrerait de médicaments pour leur permettre de survivre, comme c'est le cas dans la série, c'est un indice de dérive sectaire. Ça n'a rien de normal. Comme les suicides et les auto-mutilations.

 

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Dans la séquence suivante, une des novices a laissé son habit pour des vêtements contemporains plutôt sexy et rejoint le policier dans sa voiture pour une petite balade où elle va se confier à lui. Quand une novice laisse là son habit, c'est qu'elle s'en va pour de bon, ce n'est pas pour revenir après une balade en voiture. Et si, pour des raisons  exceptionnelles, elle devait s'absenter sans porter l'habit, elle porterait autre chose qu'un top sans manche, avec décolleté et une mini-jupe. Faut-il réexpliquer que pour parler à une nonne, on se rend au parloir et pas à l'atelier, au jardin, etc.

 

Des sœurs sous antidépresseurs  ? Oui, ça peut exister, sur ordonnance, naturellement. Certaines personnalités fragiles peuvent déclencher des pathologies après la profession et doivent être soignées comme il se doit. Si c'est la supérieure qui est médecin qui les administre, ça devient problématique, dangereux, il vaut mieux séparer les fonctions.

 

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[spoiler]Et admettrait-on dans les ordres une personne au passé tumultueux qui a accouché sous X ? C'est dans l'ordre du possible, si entre temps la candidate a retrouvé une certaine stabilité de vie. Mais accepter dans son couvent sa propre fille biologique, en tout état de cause, ça reste un phantasme de scénariste, d'ailleurs déjà utilisé dans une autre série de même type. Rien d'original au point de vue scénaristique, complètement fantasque par rapport à la réalité de la vie. Pour rappel, l'admission d'une candidate ne dépend pas uniquement de la supérieure, la communauté doit voter, s'il s'agit d'un monastère sui iuris. Et, en toute honnêteté, si de tels rapports familiaux devait exister entre une supérieure et une candidate, la supérieure devrait le signaler à la communauté.

 

Évidemment, aucun policier digne de ce nom ne confondrait un coupable ailleurs que sur son terrain, mais c'est une incohérence récurrente aux séries policières actuelles. Passons à la suivante qui concerne la vie religieuse et qui est d'un ridicule achevé : la supérieure dans le confessionnal qui écoute les confessions des sœurs ! L’Église catholique romaine n'ordonne pas les femmes prêtres, même pas les religieuses et seul un prêtre peut écouter les confessions. Et quand il s'agit d'un ordre masculin, le supérieur ne peut pas entendre en confession les membres de sa communauté pour dissocier for interne et for externe. Autrement dit, ce n'est pas demain la veille qu'une série policière jouera la carte de la cohérence surtout quand le meurtre a lieu dans un couvent.

 

Crédits photos : captures d'écran