15/01/2013

Chronique de dérives en cascades — 3

Comme toujours, l'histoire que vous allez lire est vraie, seuls les noms ont été changés pour préserver la réputation des innocents.

Pour ne pas jeter le discrédit sur un ordre religieux qui a souffert et souffre toujours de la situation, nous l’appellerons ordre de St Ores, un saint qui n'existe pas.

Épisodes  1 et 2 : Sr Fausta, soeur orésienne depuis quinze ans a semé le trouble dans plusieurs couvents de Flandres. Elle s'envole pour la Terre Sainte mais la communauté la renvoie au bout de six mois. Elle échoue alors dans une communauté de Wallonie, très pauvre humainement et près de fermer.

 

Durant tout une année, Sr Fausta partage le quotidien des soeurs de St Hilaire. Elle n'a pas d'emploi particulier, elle donne un coup de main, à gauche et à droite, surtout à la cuisine. Comme la vie a perdu beaucoup de sa régularité, il n'est pas difficile de se faire une place dans une communauté au bord de l'éclatement. 


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Bientôt le mandat de la prieure atteint son terme, le vicaire épiscopal chargé des affaires canoniques à l'évêché réunit les soeurs. Depuis plusieurs années elles ont des supérieures de remplacement. Que vont-elles faire ? Il y a cette "jeune" soeur, venue pour aider, elle n'a pas encore quarante ans. Jusque là, elle donne satisfaction, elle fait son possible, elle se dévoue auprès des aînées. Si les soeurs entérinent le transfert, on pourra l'élire à la tête de la communauté. 

 

Et c'est ce qui arrive. Le délégué de l'évêché n'a aucune idée du passé de Sr Fausta, des troubles qu'elle a causés ailleurs. La communauté qui l'accueillie non plus, d'ailleurs. Entre le nord et le sud, il y a la barrière de la langue. Au nord, c'est la branche masculine et son provincial qui fait office de liaison entre les communautés de l'ordre. Au sud, cette branche est en voie d'extinction, elle ne s'occupe pas des soeurs qui ont d'avantage de rapports avec l'évêché.

 

 

Durant le premier mandat de supérieure, un mandat de trois ans, les choses se passent plutôt bien. Sr Fausta commence à réorganiser peu à peu la vie communautaire qui s'était décomposée. Elle y va progressivement, par petites touches. Elle fait venir un nouveau médecin, fraîchement sorti de la faculté, qui prescrit des traitements plus appropriés. Elle organise des réunions communautaires, propose quelques travaux de rafraîchissements, pour la chapelle. Les religieuses sont encore alertes, même si elles ne sont plus de première  jeunesse. Elles apprécient, pour la plupart, cette redynamisation, le soin que l'on apporte à leur santé...

 

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Les choses auraient pu bien se passer si Sr Fausta avait gardé en tête qu'elle était là pour permettre à la communauté de finir en beauté. Mais une parole d'encouragement d'un évêque peu au courant d'affaires qu'il  délègue à un de ses vicaires est prise pour ce qu'elle n'est pas par la religieuse. Cela devient un but, une idée fixe, un plan démentiel ... accueillir des novices.

 

 

Si les candidates ne se bousculent pas (encore) au portillon, Sr Fausta a déjà accueilli au quartier des hôtes, une femme qu'elle a connue dans l'institut séculier qui l'a hébergée, Caroline. Caroline est neurasthénique, elle a besoin de repos. Sr Fausta lui propose de devenir la portière laïque du monastère. Elle secondera la tourière, Sr Sophie, marquée par le poids des ans. Caroline travaillera au pair, sans véritable rémunération.

 

Crédit photos : photo personnelle, CulturePub

 

Episode 1  , épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 7, épisode 8épisode 9, épisode 10, épisode 11 , épisode 12,   épisode 13, épisode 14, épisode 15,  épisode 16 ,appendice

 

 

31/10/2012

Chronique de dérives en cascades — 2

 

Comme toujours, l'histoire que vous allez lire est vraie, seuls les noms ont été changés pour préserver la réputation des innocents.

Pour ne pas jeter le discrédit sur un ordre religieux qui a souffert et souffre toujours de la situation, nous l'appelerons ordre de St Ores, un saint qui n'existe pas.

Épisode précédent : Sr Fausta, soeur orésienne depuis quinze ans a semé le trouble dans plusieurs couvents de Flandres. On lui conseille de rejoindre une communauté de son ordre en Terre Sainte.

 

 

L'institut séculier dans lequel séjourne Sr Fausta depuis quelques temps, a pour particularité d'organiser des retraites spirituelles, notamment en Terre Sainte. Et l'on conseille à la nonne de profiter de cette occasion qui ne se représentera pas avant longtemps. C’est ainsi qu’elle visite avec un groupe de retraitants-pèlerins les lieux où vécut Jésus et qu’elle fait la connaissance d’un missionnaire que nous appellerons le Père Innocent. Il fait partie d’une compagnie de prêtres consacrée aux missions et effectue cette retraite à son retour d’Afrique.

 

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Au terme de ce petit périple consacré à la méditation, Sr Fausta se cloître à nouveau dans un couvent de son ordre. Les sœurs vivent très pauvrement et doivent économiser le moindre sou, une chose qui n’est pas trop au goût de Sr Fausta. Elle soulève le tollé à plusieurs reprises dans cette communauté qu’elle juge d’arrière-garde, en proposant des solutions dispendieuses. Avant même la fin de l’année d’essai, le couvent décide de la renvoyer d’où elle vient, en déclarant que cette femme n’a pas de vocation pour la vie qu’elles mènent.

 

La province des Flandres  (c'est-à-dire les communautés de cet ordre établies dans cette région) se trouve à nouveau avec ce problème sur les bras, six mois après avoir cru en être débarrassée. Le père provincial, qui fait aussi office d’assistant spirituel des sœurs de Belgique méridionale, trouve une solution. Il vient chercher Sr Fausta à l’aéroport et la conduit dans une communauté perdue au fin fond de l’Ardenne belge. La nonne à problèmes quitte donc son aire géographique et linguistique, où sa réputation est irrémédiablement perdue, pour en intégrer une autre, où elle est une parfaite inconnue. Les sœurs francophones font confiance à leur assistant et ne cherche pas à en savoir davantage sur cette nonne. Elle s’est portée volontaire pour la Terre Sainte mais ne s’est pas adaptée à la communauté, ce sont des choses qui arrivent, n’est-ce pas ?

 

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Et puis le monastère qui va la recevoir est dans un bien triste état. Sr Fausta vient « pour aider ». On oublie que cette formule est appliquée un peu trop vite aux fauteuses de trouble. Des sœurs qui viennent pour les aider, le couvent St Hilaire en a vu défiler et pas toujours des meilleurs. Le père Bavo, l’assistant, ne s’embarrasse pas de fiorittures pour lui peindre la triste réalité : « Tu es infirmière, prends soin de tes sœurs, soigne-les, et quand elles seront décédées, on fermera le monastère. »

 

Quand on y réfléchit, les sœurs ne sont pas si âgées mais elles ont beaucoup souffert. Un peu après la fin du concile Vatican II, un groupe de quatre nonnes a quitté le couvent pour fonder un monastère sans clôture. Malheureusement, elles ont mis la charrue avant les bœufs, elles n’ont pas attendu d’avoir la permission pour quitter leur clôture. Le responsable ecclésiastique, Mgr Lebouc riposte avec une grande sévérité : il fait renvoyer les quatre fugitives. Elles sont sécularisées et il est défendu aux nonnes du couvent qu’elles ont quitté de communiquer avec elles.

 

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La communauté s’est trouvée quasiment décapitée, car parmi les quatre novatrices se trouvaient la supérieure et sa suppléante, ainsi que la plus jeune de la communauté. Pour soutenir ce couvent en difficulté, on a envoyé une nonne pour faire office de supérieure. Elle s’y est prise très maladroitement, avec raideur et excès d’autorité. Une fois son mandat de trois ans rempli, elle a rejoint sa communauté d’origine. Une autre supérieure a été dépêchée d’un autre monastère. Elle y a déjà rempli cet office. Elle se montre bonne, prévenante et bienveillante. Mais voilà, l’âge est là, et la brave mère commence à souffrir du poids des ans.

 

Sr Fausta débarque donc dans une communauté en pleine déliquescence. Les sœurs vivotent, se débrouillent comme elles peuvent. Quelques-unes sont en mauvaise santé, physique et parfois mentale. Autrefois le monastère a fondé le premier monastère de l’ordre en Afrique noire. Il y a envoyé ses meilleurs éléments. Certaines sœurs n’ont pas supporté le climat, le déracinement, et sont revenues au pays avec des séquelles. L’une ou l’autre de celles qui se sont proposées pour aider ce couvent en difficulté est dans une situation similaire à Sr Fausta. Elles sont là parce qu’on ne veut plus d’elles ailleurs. Mais contrairement à celles-ci, la religieuse flamande a un atout de poids : son charme, sa force d’attraction. Elle a tiré la leçon de son séjour en Terre Sainte. Etre gentille avec tout le monde pendant plusieurs mois n’est pas un problème pour elle. Tant que ça ne se prolonge pas au-delà de quelques années.

 

Crédit photos: Primatskapelle, libre de droits; Culturepub, captures d'écran.

 

Episode 1  , épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 7, épisode 8épisode 9, épisode 10, épisode 11 , épisode 12,   épisode 13, épisode 14, épisode 15,   épisode 16 ,appendice

13/10/2012

Chronique de dérives en cascades — 1

Comme toujours, l'histoire que vous allez lire est vraie, seuls les noms ont été changés pour préserver la réputation des innocents.

 

Pour ne pas jeter le discrédit sur un ordre religieux qui a souffert et souffre toujours de la situation, nous l'appelerons ordre de St Ores, un saint qui n'existe pas. 

 

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Cette chronique tourne autour d'un personnage qui a déja fait parler beaucoup de lui, dans certains cercles, sous son vrai nom. Jeanne De Dwaas est née un peu avant la seconde guerre mondiale dans une famille nombreuse de la petite bourgeoisie flamande. Comme c'est souvent le cas à cette époque, les parents sont bilingues, les enfants sont élevés dans la langue locale et la piété est de rigueur dans la famille. Puisque Jeanne n'est pas tentée d'apprendre le français, ses parents l'envoient poursuivre ses études en Wallonie. C'est ainsi qu'elle entame et achève une formation d'infirmière brevetée dans un institut attenant à un hôpital psychiatrique.

 

En passant à l'âge adulte, Jeanne se sent attirée par la vie religieuse. Elle a l'habitude d'aller se confesser dans une église des pères orésiens en attendant le bus qui la ramènera chez elle. Son confesseur repère cette jeune fille pieuse et s'informe de ses intentions d'avenir. C'est lui qui la met en relation avec un couvent féminin de son ordre. Les moniales orésiennes sont des contemplatives réputées pour l'austérité de leur vie.

 

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Après avoir décroché son diplôme et travaillé quelques temps, Jeanne entre au monastère de Vieuxchamp. L'apprentissage de la vie religieuse, au début de ces années soixante, ne va pas sans mal. Jeanne ne comprend pas pourquoi on lui confie des tâches insignifiantes ni pourquoi les nonnes lui expliquent comment poser des gestes aussi simples que tendre une corde à linge. Elle passe par des moments dépressifs au point que certaines soeurs se demandent si elle est pleinement heureuse. Pourtant Jeanne persévère. Elle prend l'habit et devient soeur Fausta.

 

La novice dégage un charme certain qui ne manque pas d'agir sur sa maîtresse des novices, mère Anémone. Il faut dire que soeur Fausta a une sorte d'aura qui engendre rapidement la sympathie, elle possède une réelle faculté d'attraction. Et elle sait s'en servir pour arriver à ses fins. L'impression qu'elle donne est telle, qu'une fois ses voeux définitifs prononcés, elle devient rapidement maîtresse des novices. Entre temps, mère Anémone est devenue elle même supérieure.

 

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Très rapidement, les nonnes de Vieuxchamp vont déchanter. Soeur Fausta montre un autre visage. Elle voudrait changer un tas de choses, elle devient très critique et même agressive. Soeur Merici vient de passer de la congrégation apostolique où elle est entrée à cette communauté contemplative. Elle ne débarque pas là sans expérience de la vie religieuse. Elle est choquée de voir sa maîtresse des novices déblatérer la supérieure au lieu de donner de vraies instructions aux novices. Lorsqu'elle passe dans le couloir où se trouve le bureau de mère Anémone, elle entend, à travers de la porte, les cris de colères que poussent soeur Fausta et surprend parfois la supérieure en pleurs au sortir de ces scènes.

 

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Une occasion de se défaire de cette trouble-fête se présente. Dans un autre monastère de l'ordre, il y a une soeur atteinte d'une maladie incurable qui nécessite beaucoup de soins. Soeur Fausta est infirmière, on l'y envoie en renfort. Elle débarque donc à Clarmont et se dévoue au chevet de la malade. Très vite, son charme opère sur la communauté. Les soeurs ont bien entendu parler de ses démêlés dans son monastère d'origine, mais elles attribuent cela au conservatisme de Vieuxchamp. En effet, si le couvent de Clarmont est allée de l'avant en apportant les changements de modernisation sur la vague du concile Vatican II, les soeurs de Vieuxchamp ne sont pas pressées de sortir de leurs petites habitudes. Et c'est sans doute comme cela que le père provincial des orésiens, chargé de représenter l'évêché auprès des soeurs de leur ordre, a présenté les choses. Soeur Fausta ne tarde pas à être intégrée pour de bon à la communauté qu'elle est venue épauler.

 

Cette-fois aussi, le charme finit par s'évaporer. Soeur Fausta est bientôt chargée des novices du couvent. N'a-t-elle pas déjà exercé cette charge ? Les novices quittent le monastère les unes après les autres. Soeur Fausta critique les décisions de sa supérieure, la manière dont le couvent est géré, les prises de décisions de la communauté. Elle finit par rendre la vie invivable. Et au bout de trois ans, les soeurs de Clarmont veulent la renvoyer à Vieuxchamp. Le hic, c'est que Vieuxchamp ne veut plus non plus de soeur Fausta. Elle est devenue conventuelle, membre définitif,  de Clarmont, que Clarmont se débrouille. Soeur Fausta séjourne quelques jours dans son monastère d'origine puis est envoyée à l'hôtellerie d'un institut séculier.

 

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Soeur Fausta est orésienne depuis à peine quinze ans et elle s'est déjà fait une réputation qui n'est pas à son avantage auprès de tous les monastères de son ordre, en Flandre. Personne n'en veut plus nulle part. Un autre père orésien trouve une solution : l'envoyer en renfort dans un monastère en terre sainte. En effet, ces monastères ne recrutent pas sur place, il y a trop peu de catholiques dans le pays. Les vocations leur viennent d'un peu partout dans le monde, d'Italie, des Etats-Unis ou même d'Asie. Soeur Fausta trouvera peut-être sa place dans un monastère internationnal.

 

 

Crédit photos : culturepub, microsoft clipart

 

Episode 1  , épisode 2, épisode 3, épisode 4, épisode 5, épisode 6, épisode 7, épisode 8épisode 9, épisode 10, épisode 11 , épisode 12,   épisode 13, épisode 14, épisode 15,  épisode 16 ,appendice

 

 

30/09/2012

Dysfonctionnement. 1

L'histoire que vous allez lire est vraie. Seuls les noms ont été changé pour préserver la réputation des innoncents.

Elle se déroule dans la dernière décennie du XXe siècle. Dosithée rentre à dix-neuf ans chez les soeurs de sainte Tulipe, un ordre contemplatif, à Senneville.  Si elle connaît plus ou moins la spiritualité de l'ordre, elle ignore tout des usages qui règnent dans les monastères de cet institut.

 

Il se fait que le couvent de Senneville a été fondé quatre cents ans auparavant par une compagne de sainte Tulipe, la bienheureuse Pivoine. Les soeurs conservent avec piété ses reliques, son manteau et de menus objets dont elle se servait. Mais elles conservent également les vieilles traditions, soucieuses de ne bouger qu'un minimum face aux changements du temps, comme si "ne rien changer" était une vertu.

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Dositée prend donc l'habit au terme de six mois de postulat et devient soeur Gudélie. Elle a une compagne de noviciat, soeur Scariberge. Toutes deux suivent la même formation, portent les mêmes habits lourds et ravaudés et ne se rendent à aucune des formations organisées par les associations de contemplatives. On leur dit tout de go que la clôture chez les soeurs de sainte Tulipe est plus sévère que chez les autres moniales et que c'est un obstacle pour suivre une quelconque formation extra-muros, même si elle est cautionnée par les autorités ecclésiastiques.

 

Pourtant les autres monastère de l'ordre de sainte Tulipe le font bien et envoient leurs novices à ce genre de session. La communauté de Senneville a la réputation d'être fort conservatrice. On porte l'habit à l'ancienne, on tient à une grille au grillage serré, etc. Soeur Gudélie souffre des remarques déplacées de sa propre supérieure. Celle-ci l'a poussé à entrer jeune au couvent, malgré les conséquences que cela pouvaient entraîner en cas de non persévérance. Chaque fois que la jeune nonne commet un manquement, la supérieure, très âgée, se plaint ainsi: "On ne devrait jamais admettre des enfants de couple de divorcés! —  les parents de Dosithée sont séparés .— Ils ne savent pas ce que c'est la fidélité!". Oui, une pécadille, un oubli est considéré comme une "infidélité", mais le manque de délicatesse ne semble pas en être une aux yeux de mère Euprexie.

 

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Il n'y a pas que ces remarques blessantes. La vieille mère Euprexie est très proche d'une nonne déséquilibrée et très jalouse, soeur Impère, qui lui voue une amitié exclusive. Cette nonne monopolise sa supérieure. Si celle-ci s'entretient un peu trop longtemps à son goût avec une autre soeur, elle lui fait une scène.  Mère Euprexie tente de noyer le poisson, elle demande à soeur Gudélie de faire preuve de patience. C'est que soeur Impère peut se montrer violente. Un jour, elle débarque dans la cuisine et menace la jeune novice avec un couteau. Elle la poursuit à travers la pièce en grognant "Je vais te faire la peau!". Cela n'affecte pas plus que ça mère Euprexie qui enjoint soeur Gudélie à la patience et au sang froid. Mais comment garder son calme en de telles circonstances ?

 

Un soir, soeur Gudélie surprend soeur Impère en train de marmotter des prières devant une statue de la vierge qu'elle a coiffée du grand voile noir que les soeurs revêtent pour la messe. Et quand, un peu après, elle veut se retirer dans sa cellule, sa petite chambre, pour s'y reposer, elle y trouve soeur Impère étalée sur sa propre couche.  Elle n'a pas d'autre solution d'attendre ailleurs le prochain office pour déloger l'importune.

 

Heureusement, les soeurs de Senneville ont gardé un grain de bon sens. Les autorités ecclésiastiques sont alertées, l'évêché dépêche un représentant. On écoute les soeurs, à part, les unes après les autres. Soeur Impère est sécularisée et mère Euprexie est déposée de ses fonctions.

 

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Quand l'association des soeurs tulipiennes organisent une session de formation pour les plus jeunes de ses membres, soeur Gudélie et soeur Scariberge ont enfin l'occasion de rencontrer d'autres soeurs de leur tranche d'âge et d'autres communautés. Elles réalisent qu'il y a moyen de vivre le charisme de leur ordre d'une autre manière et décident de changer de communauté.

 

Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Au monastère des tulipiennes de Margeville, mère Potamienne apprend que deux petites nonnes ont changé de communauté. Elle s'offusque d'un tel désordre, écrit à Rome pour fustiger la présidente de leur association. Elle l'accuse de ne pas garder la clôture et de mener les tulipiennes à trahir leur charisme. Son emprise est telle qu'elle conduit sa communauté à cécider par vote de se retirer de l'association.

 

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Quelques années plus tard, les soeurs de Margeville décident de déménager dans un endroit plus calmes. La plupart d'entre elles sont très âgées, y compris mère Potamienne. Celle-ci, coupée de l'association, se trouve seule devant les démarches à faire pour construire un autre monastère. Elle se fait grugée par l'entrepeneur qui abuse de sa naïveté pour construire quelque chose de démesurer, qu'il pourra ultérieurement transformer en hôtel.

 

Quand il a mené la commuanuté de Margeville à sa ruine, il la traîne devant les tribunaux. Les soeurs se dispersent dans les différentes communautés tulipiennes du pays. Mère Potamienne trouvera asile dans un couvent d'un autre ordre.

 

Crédit photo: The Nun's story, W.B.

01/09/2012

Tristes béatitudes — chronique d'un scandale annoncé

Je dois avouer être fort triste en écrivant ce billet. L'affaire a été relatée dans les médias, mais j'étais passée à côté du gros de l'histoire. C'est hier que j'ai appris, avec grande consternation, l'ampleur des dégâts.

 

1984, Nadine n'a pas encore vingt ans. Elle cherche sa voie. Elle a grandi dans une famille bigote et exaltée, baignée dans le renouveau charismatique. Elle-même s'enthousiasme pour les à-côtés de la foi: révélations, miracles, phénomènes surnaturels, et pourtant ...

 

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Elle entreprend un long périple, à la recherche de la famille religieuse qui lui conviendrait puis revient au pays où je la croise et où nous échangeons nos jeunes expériences. "Jamais, je n'entrerai au Lion de Juda", me déclare-t-elle d'emblée. En effet, à cet époque, ce nouveau mouvement s'appelle encore: communauté du Lion de Juda et de l'Agneau immolé. Un titre bien alambiqué. Nadine n'a fait que croiser son fondateur, Frère Ephraïm alias Gérard Croissant. Pourtant, il lui a fait une impression très désagréable: autoritaire, narcissique, sans-gêne, peu édifiant. Ne l'a-t-il pas morigénée parce qu'elle faisait trop de bruit en raclant son pot de yaourt, alors qu'il parlait ? Elle l'a vu se prélasser au soleil, dans une chaise longue, se faire servir, pendant que les autres membres de la communauté s'échinait au travail.

 

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Elle me dit qu'on y joue avec "les dons de Dieu". Elle me parle d'une assemblée où l'on a annoncé au haut-parleur, fixé sur le toit d'une camionette, la multiplication des cuisses de poulet prévues pour le repas. A un autre endroit on a fait une publicité tonitruante autour de la découverte d'un nouveau don de l'Esprit saint, " Venez essayer le repos dans l'Esprit !" comme on distribue des échantillons gratuits à la sortie d'un grand magasin. Elle me raconte le caracètre ostentatoire de cette manifestation; comment les gens faisaient la file pour essayer ce nouveau produit mis sur le marché du surnaturel, l'impression qu'elle a eue de se trouver dans une secte, le climat quasi hypnotique qui y régnait. Une imposition des mains et zou... vous vous endormez, comme ça, les uns après les autres, à la chaîne.

 

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"Et puis, me dit-elle, des moines, des soeurs et des familles, dans la même communauté, sous le même toit, tu comprends bien : ça ne va pas !" Nadine a beau être pseudo-mystique et exaltée, elle a développé une allergie à cette nouvelle famille religieuse. Son intuition ne l'a pas trompée.

 

1996, mon chemin croise celui de Lisa, une jeune femme à la trentaine bien entamée, grande et sportive, mais fragile et immature , un brin dépressive. Elle fréquente des rassemblements du renouveau charismatique mais à la chance d'être bien accompagnée par des soeurs de spiritualité ignatienne.  Là aussi, nous bavardons et échangeons. Lisa a fait l'une ou l'autre retraite dite "de guérison" dans une communauté de ce qui s'appelle désormais "Les Béatitudes" . Elle me raconte qu'on lui a imposé les mains, on lui a déclaré que Jésus l'avait guérie et que c'était à elle désormais d'épauler les autres. Elle s'est retrouvée malgré elle, à écouter les confidences d'une personne mal dans sa peau, sans savoir quoi lui répondre. Elle me dit son malaise.

 

 

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Début des années 2000, j'ai une vieille connaissance au bout du fil, une carmélite, appelons-la soeur Pâquerette.  Une jeune fille qui s'est convertie après un parcours chaotique vient de faire un stage pour éprouver sa vocation dans leur couvent. Mais avant cela, cette jeune fille est aussi passée dans une communauté des Béatitudes. Elle fait des comparaisons entre les deux types de vie, les pratiques ascétiques que les Béatitudes ont déterrées alors que les carmélites les ont abandonnées... et la demoiselle lui relate que, lorsqu'un conflit survient aux Béatitudes, on le résoud par un étrange moyen. Un frère survient, impose le silence, tout le monde se met à genoux et on prie. Conclusion de soeur Pâquerette : c'est là où l'expression "la religion est l'opium du peuple" prend tout son sens.  La carmélite ne manque pas de relever le caractère malsain de la promiscuité entre les consacrés des deux sexes. N'a-t-on pas suggéré à cette jeune fille que si la vie religieuse ne lui réussit pas aux Béatitudes, elle pourrait très bien y trouver un jeune homme avec qui se marier ? Un ancien novice, par exemple.

 

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Au cours de la decennie des années 2000, j'apprends que "frère" Pierre-Etienne a été inculpé pour des faits de pédophilies, qu'il a été couvert par "frère "Ephaïm et que celui-ci est en fuite.  Je découvre, sans que cela m'étonne, qu'on reproche à cette nouvelle famille religieuse des dérives sectaires, l'emprise sur leurs ouailles qu'ont certains "bergers" qui régissent leur communauté en monarque de droit divin. D'autres faits d'abus sur mineurs ou de jeunes adultes ont eu lieu dans une maison d'étudiants. Certains ont mis fin à leur jour.

 

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Hier, en faisant d'autres recherches, j'arrive de fil en aiguille sur une page où j'apprends que Gérard Croissant alais "frère" Ephraïm a été réduit laïc (il était diacre) et renvoyé du mouvement qu'il a fondé pour faits d'abus sexuels. Il a "persuadé" de jeunes nonnes sous de fallacieux prétextes mystico-lubriques, de forniquer avec lui. Les faits donnent raison aux intuitions de Nadine : on a monté en épingles des faits "miraculeux" pour asseoir l'autorité du sieur Croissant et ses supposés pouvoirs de guérison spirituelle lui ont permis d'abuser de la naïveté et de la fragilité humaine. 

 

L'ECR s'est enfin décidée à remettre de l'ordre dans cette chronique d'un scandale annoncé. Désormais les religieux vivront dans des bâtiments distincts et il sera interdit aux membres de cette communauté de pratiquer encore de prétendues thérapies psycho-spirituelles.

 

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Je ne peux que ressentir de la tristesse pour les personnes qui se sont engagées de bonne foi dans cette communauté. Victimes ou non de manipulation mentale, elles se retrouvent éclaboussées par un scandale dont elles ne sont pas responsables et alors que leur sincérité ne peut être mise en doute. 

Ma compassion va aussi aux victimes des abus en tout genre et à leur entourage avec une pensée particulière pour ceux que cette dérive a poussé au suicide.

 

Crédit photos: agenau mystique, domaine public;  le moine qui boit, Egbert van Heemskerck, Bredius Musem. ; autres illustrations, Photobucket.