03/03/2018

Novitiate : à côté de la plaque

 

Le film est sorti en 2017 et peut se voir en streaming sur la toile : Novitiate. Il raconte le parcours d'une jeune fille qui rentre dans un monastère de contemplatives y fait son postulat et son noviciat puis voit naître des doutes sur sa vocation.

Les questions de fond méritaient d'être traitées : les changements qu'ont entraîné le concile Vatican II dans la vie religieuse, le problème des manques affectifs, surtout chez des candidats très jeunes, dans les couvents et les dérapages que cela peut entraîner, les pénitences et les mortifications.

Malheureusement, la scénariste a enchaîné invraisemblance sur invraisemblance, ce qui donne un joyeux portnawak pour qui connaît le milieu où se passe l'histoire. La liste des erreurs n'est pas très compliquée à dresser.

On  commence par le début du film où l'on voit des femmes entrer tête nue dans une église, ce qui était impensable à l'époque où l'action est sensée se passer, 1964. Impensable également pour une jeune fille de cette époque de ... laisser pendre ses cheveux. Ben oui, une demoiselle bien éduquée les attachait pour ne pas passer pour une moins que rien.

La demoiselle rentre au couvent, un couvent de contemplatives. Mais la mère supérieure n'a pas jugé bon d'informer ses ouailles que le concile Vatican II a débuté. Un peu gros à avaler. Quand le concile s'est ouvert, on ne savait pas encore à quoi il allait aboutir. Le pape et les évêques ont demandé explicitement aux religieuses, surtout aux contemplatives, de prier pour le bon déroulement du concile. On voit donc mal pourquoi et comment une supérieure n'en aurait rien dit à ses soeurs.

Et si l'idée saugrenue lui était venue à l'esprit de le faire, le prêtre chargé de dire la messe et de prêcher n'aurait pas manqué d'y faire allusion dans ses sermons. La seule chose qu'il était permis et même conseillé de lire à l'époque dans les couvents les plus fermés, c'était l'Osservatore romano, le journal du Vatican. Même dans les carmels derrière les voiles et les doubles grilles, on suivait les actes du Concile.

 

Parlons des costumes qui tiennent à la fois du carnaval et du défilé de mode pieuse. Les postulantes s'en vont, les cheveux lâches, en coiffant juste leur voile pour entrer à l'église. Les novices ne portent pas de guimpe, alors que les professes en ont. Allez savoir pourquoi. La supérieure porte un bandeau et une barbette made in XVIe siècle en plus de sa guimpe. A l'époque les postulantes portent constamment leur petit voile sur des cheveux noués. Les novices ont la même coiffe que les professes, supérieure comprise, seul le voile diffère de celui des professes, par sa couleur, sa coupe ou la matière dans lequel il est fait.

 

On voit les candidates ôter leur chemisette pour mettre leur robe comme si on l'a portait sur la peau nue, ce qui est loin d'être le cas dans la vraie vie où on n'aimait accumuler les couches de vêtements. Ces chemisettes n'ont pas de manches, impensables pour des religieuses. Une religieuse ôte sa coiffe en cellule, on voit des cheveux mi-longs alors qu'ils devraient être coupés courts ou du moins bien noués. Quand on voit les soeurs de communauté défiler, on aperçoit leurs cheveux qui sortent de leur guimpe. Ce qui est considéré comme un manque de tenue à l'époque.

 

Question manque de tenue, on verra les postulantes s'asseoir à même le sol dans les couloir ou négligemment sur un muret, comme des ados contemporaines. Tout simplement impensable dans un couvent dans les années soixante.

 

La maîtresse des postulantes est une jeune professe. Normalement ce rôle est attribué à une religieuse expérimentée. On annonce aux postulantes qu'elles feront un noviciat de dix-huit mois avec des premiers voeux. Le noviciat dure un an ou deux, il débute par la prise d'habit et  non par des voeux. Les voeux se font à la première profession, après le noviciat pour une période de trois ans (ou trois fois un an) au minimum.

 

A aucun moment on ne voit les religieuses réciter l'office divin, la liturgie des heures. On ne parle que de messe comme si c'était le seul moment où les soeurs vont à l'église !   La supérieure annonce que le prêtre dit la messe dos au peuple et en latin, comme si c'était une nouveauté, alors qu'à l'époque cela se faisait partout comme ça.

 

Une des postulantes raconte que c'est le film "Au risque de se perdre" qui l'a motivée à entrer au couvent, Audrey Hepburn y incarnant "une sainte". Or ce film raconte l'histoire d'une religieuse qui n'arrive pas à se plier aux usages des couvents et finit par s'en aller, on voit mal comment l'argumentation de la postulante tient debout.   

 

Erreur récurrente dans ce genre de film : le nombre de postulantes et de novices, comme s'il en pleuvait. Dans un monastère autonome, le noviciat représente rarement plus d'un tiers des effectifs. 

 

Passons à la personnalité de la supérieure. Soyons clair : si jamais une supérieure se comporte comme ce personnage, c'est qu'elle est  déséquilibrée. Les soeurs de communauté seraient en droit, ou plutôt en devoir de prévenir l'évêché pour qu'elle soit démise de ses fonctions.

 

Au début du film, la supérieure accueille les candidates avec un petit discours, puis termine en demandant s'il y a des questions. Une des jeunes filles lève la main. Ma soeur, les postulantes n'ont pas de question, déclare la supérieure, prenez vos affaires et rentrez chez vous. Quelle supérieure irait tendre un piège de ce type à une candidate ?

Dans une autre séquence, la supérieure réprimande une postulante qui l'a saluée à haute voix pendant le grand silence. Elle tonne, vocifère, alors qu'elle ne se tient pas à elle-même à grand silence comme le lui fait  remarquer l'infortunée candidate. Puis elle oblige la jeune fille à marcher à quatre pattes en priant  des Je vous salue Marie et continue à la réprimander parce que la pauvre prie à haute voix.  La séquence d'après, on apprend que la postulante a été renvoyée  parce qu'elle ne savait pas se taire.

A moins d'être folle, aucune supérieure ne se comporte comme ça. Un geste de la main pour faire taire la distraite, une remarque quand le grand silence a cessé suffisait. Surtout qu'il s'agit d'une postulante, c'est à dire d'une candidate en phase d'acclimatation. Marcher à quatre pattes, en plein air, est une pénitence indiscrète et d'un autre âge, même dans les années soixante. Encore une fois, on ne devait pas l'imposer à une postulante envers qui on doit être plus indulgente.

 

On voit la maîtresse des postulantes faire répéter indéfiniment, dans quel but ? on l’ignore, la même phrase recto tono à ses dirigées. Au même moment, trois religieuses débarquent au choeur et intiment à deux postulantes de les suivre. Elles sont renvoyée illico parce qu'elles auraient eu une amitié particulière, elles se seraient trop recherchées mutuellement.

 

Il est plausible qu'on renvoie des candidates pour ce genre de motifs, mais dans ce cas, on les convoque à un moment opportun, on ne va pas les faire chercher en pleine répétition devant toutes les autres, comme on arrête un délinquant.

 

Suite à ces incidents, la maîtresse des postulantes décide de quitter le couvent. Elle l'annonce à ses dirigées mais assure qu'elle restera membre de l'Eglise catholique. Dans les faits, pour quitter le couvent, à cette époque, elle aurait besoin d'un indult de sécularisation ou du moins d'exclaustration. Partir sans cela, c'était se mettre en faute. Une telle démarche prend du temps. De plus, dans les années soixante, quand on part, c'est par la petite porte, sans faire de bruit.

 

 

Pour la prise d'habit, on entend le requiem de Faure et on a droit au fameux épisode du catafalque qui recouvre les novices. Le requiem se joue aux enterrements, pas aux prises d'habit, le catafalque, là où il était utilisé était réservé aux professions perpétuelles.  La prise d'habit ressemblait à un mariage et la profession à une mort au monde.     

 

Le soir de la vêture, les novices vont au font du jardin, en robe de mariée et tête nue sautiller autour d'un feu et chanter qu'elles ont épousé Dieu. Quand on prend l'habit, on le garde, on ne s'habille plus ensuite en mariée. Le soir, c'est le fameux grand silence que la supérieure tient à faire respecter.

 

D'ailleurs plus de maîtresse des novices ! La maîtresse des postulantes étant partie, c'est comme si ce poste était déserté. Mais il y avait des novices au début du film, qui s'occupait d'elles ? La supérieure va reprendre cette charge, semble-t-il. Elle instaure un chapitre des coulpes ahurissant.

 

Un vrai chapitre des coulpes se tient assis dans des rangées de stalles face à face, au chapitre, ou debout en demi-cercle, mais pas à genoux. La maîtresse des novices doit préparer les candidates à cet exercice, leur expliquer le déroulement des coulpes, leur donner le temps d'examiner leur conscience.

 

Le chapitre des coulpes est le moment où l'on s'accuse de manquements extérieurs, de manquements aux règles. ce n'est pas une confession publique. Les soeurs viennent à tour de rôle s'agenouiller au centre pour s'accuser de ces manquements et elles reçoivent une pénitence. Ces pénitences sont proportionnées à leur avancement en religion, au fait que la coulpe soit légère ou grave, occasionnelle ou récurrente.

On est loin du cirque que dépeint le film  où les pauvres filles se retrouvent à genoux sans trop savoir ce qui leur arrive, se déplacent à genoux, sont pressées d'accuser leurs mouvements intimes de leur vie spirituelle et se  livrent à des règlements de compte. Si on a donner la discipline en pénitence jusqu'au XVIIIe siècle, c'était pour des fautes extrêmement graves et l'usage s'est perdu au siècle suivant. 

 

La discipline est un usage institutionnel dans les monastères de l'époque. Les soeurs la prennent à certains jours fixes, pendant un temps déterminé, le temps de tel ou tel psaume. Les novices sont progressivement initiées à ces pratiques de pénitence. Aux antipodes de ce que dépeint le film.

 

Quand une soeur veut faire pénitence en prenant la discipline, elle ne ne le fait pas pour telle ou telle faute précise commise mais parce qu'elle fait pénitence pour tous les pécheurs qui ne le font pas. Elle n'a pas à se justifier, juste à demander la permission. Toutes les soeurs ont leur discipline propre. On ne va pas demander l'unique discipline du monastère à la supérieure.

 

Passons aux changements que le concile a entraîner dans la vie religieuse. Il y a encore de nos jours des monastères où le concile n'a eu qu'un seul impact : l'heure à laquelle on dit tel ou tel office. Le concile ne demandait qu'une chose aux religieux : adapter leur habit religieux, si besoin en était, rien d'autre.  La vérité des heures canoniales a été  imposée à toute l'Eglise. Le fait de pouvoir les dire dans la langue vernaculaire était une possibilité pas une obligation. Le scénariste n'a pas lu Perfectae Caritatis de toute évidence.

 

Donc un archevêque qui fait des suggestions qui sont des obligations à une supérieure dans le déni pour adopter les mesures du concile, c'est de la science-fiction. Là où les monastères ou les congrégations ont opéré des changements, cela a été le fait de la communauté qui a révisé certains usages, les a adaptés aux circonstances de lieu et d'époque.  Le discours que tient la supérieure à ses subordonnées annonçant que les soeurs ont le droit de ne plus porter d'habit si elles le désirent est du grand n'importe quoi. Ces décisions se prennent collectivement pas individuellement.

 

Revenons à notre jeune héroïne en proie à ses hormones. Si elle veut se donner la discipline c'est parce qu'elle sent des désirs bien charnels se manifester, mais on ne la voit en parler à personne, surtout pas à la supérieure, mais pas non plus au confesseur, le grand absent de ce film. Elle se met à jeûner sans que personne n'y voit à redire.

 

La hantise de l'anorexie est un fait bien établi dans les couvents. Un bon appétit est gage de vocation, personne, surtout pas une novice ne peut se mettre à jeûner sans permission. Laisser une candidate s'affamer, ça relève aussi de la science-fiction, ou de la dérive sectaire. La mère de l'héroïne qui a d'abord vu sa fille au parloir, avec grille, au début du film est reçue ensuite, Dieu sait pourquoi, dans un salon. Elle s'insurge quand elle voit sa fille dépérir.

 

Au fait, cette fille est mineure et n'est là qu'avec la permission parentale. Pourquoi sa mère ne la reprend-elle pas chez elle, surtout qu'elle est agnostique ? Une autre fantaisie du scénario. La mère supérieure reçoit  la mère inquiète dans son bureau alors qu'elle devrait la voir au parloir pour les mêmes raisons de fantaisie scénaristique. Et toujours à moins d'être folles, les religieuses n'exigent pas de leur interlocuteur de leur donner les titres qu'elles portent en religion. Il n'y a rien d'impoli d'appeler "madame", une religieuse.

 

On continue avec le summum de l'aberration quand la candidate avoue publiquement avoir eu une relation saphique avec une autre novice. Un tel aveu devrait entraîner le renvoi immédiat de la novice qui n'est tenu par aucun lieu. Ce genre d'aveu n'a d'ailleurs pas sa place au chapitre des coulpes mais dans le confessionnal et dans le bureau de la supérieure. Au lieu de cela, on verra la jeune fille admise à la profession mais qui au lieu de faire de ses vœux annonce qu'elle cherche "autre chose". Pourquoi se rendre alors à la cérémonie ?

 

Le film s'achève avec le générique où l'on dit que le Concile a entraîné le départ de beaucoup de religieux, ce qui est vrai. Mais quel rapport avec le film ? Novitiate est la vie religieuse ce que Les bidasses en folie sont à l'armée.   

 

Ce qui est irritant, ce n'est pas que le film parle d'homosexualité ou de pénitences idiotes.  Ce qui est irritant c'est qu'il  traite d'un sujet qu'il ne maîtrise pas faute de documentation appropriée alors que de vrais dérapages et dérives sectaires ont lieu actuellement dans certaines congrégations et dans certains couvents sans que personne ne pense à en faire un film.   

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22/08/2014

Ici-bas (film)

 


Ici-bas est un film sorti en 2012, basé sur des faits réels. On peut le voir en streaming sur la toile.

Les faits réels sont la dénonciation d'un réseau de résistance par une religieuse, sœur Philomène. Certaines sources indiquent qu'elle aurait agi par jalousie car elle aurait entretenu une liaison avec un prêtre maquisard qui s'était ensuite éloigné d'elle. La lettre de dénonciation fut interceptée par l'armée secrète et on identifia son écriture. Arrêtée par la résistance, elle fut, après que son évêque eut été consulté et averti, exécutée par un peloton d'exécution. Elle avait préféré la mort à une vie de pénitence dans un carmel, alors qu'on lui avait proposé de lui constituer une dot pour lui permettre de s'y retirer.

 

Le film traite le sujet avec intelligence et réalisme. Les petites incohérences sont peu nombreuses et ne gâchent pas l'ensemble du film qui a une approche psychologique crédible et percutante. J'énumère rapidement le fait que les sœurs chantent le magnificat en français, avec des paroles actuelles, plutôt qu'en latin ou dans une version datée,  que la supérieure vient exhorter Soeur Luce pendant la récitation de l'office, l'absence de confessionnal dans une situation qui ne le justifie pas et le détail plutôt cocasse où le confesseur se signe à la place de bénir sa pénitente.

 

Ceci étant réglé passons à l'intrigue. Elle commence par un événement qui peut paraître anodin mais qui donne pourtant le ton à l'ensemble de l’œuvre : une affaire d'amitié particulière entre deux jeunes nonnes. La supérieure intervient pour trancher dans une affaire d'amitié exclusive, un tantinet puérile. L'une des sœurs est envoyée ailleurs et celle qui reste pleure l'absence de son amie.

 

 

Si les sœurs travaillent à l'hôpital et soignent des blessés de guerre, elles vivent tout de même dans le monde clos de leur couvent qui les coupent de certaines réalités de la vie. Elles sont vouées toutes entières à Dieu, dans la candeur de leur jeunesse et tout est fait pour préserver leur innocence. Leur formation d'infirmière leur a appris d'où viennent les bébés, mais cette instruction s'est faite parce qu'il fallait bien.

 

Une religieuse hospitalière, rentrée à 18 ans dans les ordres durant la dernière guerre, m'a raconté que, dans certaines congrégations, on interdisait aux nonnes d'étudier l'anatomie des appareils génitaux, ce qui les mettait en fâcheuse posture au moment de l'examen devant un jury. Heureusement pour la religieuse dont je parle, ce n'était pas le cas là où elle était entrée, au contraire, la maîtresse des études insistait pour que ses sœurs connussent bien cette partie du cours. Mais l'approche de la sexualité sous le biais médical laissait de nombreuses lacunes quant à d'autres aspects, affectifs et psychologiques.

 

Les deux jeunes nonnes séparées n'ont rien fait de mal si ce n'est de s'envoyer des petits billets doux dont le contenu est plus poétique qu'érotique. Leur amitié enfantine vient simplement combler un manque affectif que ne remplit pas une sublimation de leurs instincts par la voie spirituelle. Sœur Luce souffre des mêmes manques et se réfugie dans une spiritualité émotive. Pour le dire de façon plus directe : elle se monte le bourrichon. L'attirance qu'elle éprouve pour ce résistant qu'elle a un jour croisé se teinte d'un mysticisme de mauvais aloi.

 

 

Faute de pouvoir voir en face ses pulsions pour ce qu'elles sont, elle sombre dans une exaltation romantique, aggravée par l'atmosphère claustrale dans laquelle elle vit et qui la maintient dans un monde artificiel. Le prétexte spirituel est là pour cautionner ses actes : elle voit Dieu dans le blessé, c'est encore Dieu qui guide ses pas, permet son escapade, etc. Sa maturité affective est digne d'une gamine de quatorze ans.

 

Le prêtre résistant, quant à lui, est confronté à un tout autre monde. Les réalités de la guerre, ses horreurs, son absurdité et sa violence ont ébranlé sérieusement sa foi. Il ne trouve plus de consolation dans la prière et la spiritualité ne peut pas  lui servir d’échappatoire. Il n'y a pas seulement les combats dans le maquis, mais aussi les collaborateurs à éliminer. Lorsqu'il est témoin de près de la mort de l'un d'eux, il a du mal à gérer la violence de la scène au point d'en venir à son tour violent. Trop secoué par ce qu'il vient de vivre, il se laisse aller à cette violence qu'il vient d'encaisser et abuse de cette femme naïve qui vient ingénument à lui.

 

Soeur Luce nie sur le coup, cette violence dont elle est victime et persiste à se réfugier dans son univers exalté et sentimental. Le prêtre ne parvient ni à trouver les mots justes pour s'excuser ni à la ramener à la raison. S'il reconduit la nonne à son couvent, il n'est pas à même de la délivrer de ses dernières illusions. Il faudra qu'elle fugue pour de bon et soit confrontée à la dure réalité pour comprendre enfin que ses sentiments ne sont pas partagés.

 

 

Son retour au couvent inaugure une dépression qui la mènera à la mort. En se murant dans le silence, en se laissant dépérir, elle retire à ses supérieurs les moyens de lui venir en aide. C'est à l'intervention de l'évêque mis au courant de la situation par le prêtre résistant qu'elle doit de bénéficier de la miséricorde de ses consœurs. Faute d'en savoir plus, son entourage pense faire preuve de bonté en la réintégrant dans sa maison d'origine alors qu'il aurait fallu l'éloigner et la couper de tout ce qui pouvait lui rappeler ses amours déçues. Réfugiée dans son exaltation pseudo-mystique, elle voit à présent le diable là où elle voyait Dieu. Elle trahit ceux par qui elle se sent trahie. Elle inclut toute la cellule de résistance dans sa rancœur envers le prêtre.

 

Ses lettres de dénonciation sont interceptées et on reconnaît son écriture. Les résistants éprouvent des répugnances à exécuter une nonne et consultent l'évêque acquis à leur cause. Le prélat se montre sévère mais offre tout de même une alternative : un carmel en Espagne. Enfermée dans sa dépression mortifère, Sœur Luce préfère la mort. 

 

Le mérite du cinéaste est d'avoir mis le doigt sur un phénomène qui est bien connu des vrais mystiques. Faute de clairvoyance, des sentiments très humains peuvent passer pour des manifestations divines. Quand une émotivité à fleur de peau se mêle à des élans spirituels, le terrain est prêt pour bien des égarements. Quand l'intéressé à un accompagnateur spirituel valable et qu'il l'écoute, les choses rentrent dans l'ordre d'elles-mêmes. Mais s'il n'écoute que lui-même ou si l'accompagnateur spirituel est lui-même quelqu'un d'exalté, ils risquent de foncer droit dans le mur. La vraie vie mystique passe par un dépouillement du ressenti, que l'on appelle parfois "sécheresse" et qui est nécessaire pour épurer l'élan vers Dieu de ses scories.

 

 

 

03/03/2014

Parlons chiffons

C'est un peu amusant d'aborder ce sujet un jour de carnaval. Le blog Chiffons aborde aujourd'hui le ou plutôt les costumes de La religieuse de Diderot.

Vous pourrez y voir les habits des visitandines, des clarisses, des annonciades et l'étrange costume inventé par Nicloux.

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Photo : La Religieuse, Nicloux

22/02/2014

Les Anges du péché

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Les Anges du péché est un vieux film de 1943 qui raconte le parcours d'une jeune fille exaltée et orgueilleuse dans sa quête de gagner une âme perdue alors qu'elle entre dans une congrégation dominicaine vouée à la réhabilitation de filles perdues.

Le film a délicieusement vieilli. Le ton est grandiloquent, les actrices bien maquillées, la diction impeccable et le scénario naïf, disons-le tout de suite. C'est un trait commun a beaucoup de films de l'époque où la cohérence et la crédibilité cède le pas sur le désir de raconter une belle histoire. Rappelons-nous que, lorsqu'il fut tourné et lorsqu'il sortit dans les salles, c'était la guerre et le public attendait sans doute de pouvoir s'évader de ses soucis quotidiens et de rêver à une fin heureuse.

 

La congrégation à laquelle le film fait allusion existe bel et bien ; il s'agit des dominicaines de Béthanie. Elle fut fondée  dans la seconde moitié du XIXe siècle par un dominicain, le père Lataste. Ému par la situation des détenues auxquelles il venait de prêcher une retraite en prison, il en vint à inaugurer cette nouvelle famille religieuse qui permettait à celles de ces femmes qui le désiraient de devenir religieuse.

 

 

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Il faut savoir qu'à l'époque, on n'admettait pas n'importe qui au couvent. Certaines maisons allaient jusqu'à fermer leurs portes aux enfants nés hors mariage. Cette fondation répondait donc à un besoin de l'époque et elle avait quelque chose de novateur, de révolutionnaire. On y accueillait aussi bien des filles sans histoire que des femmes qui avait un parcours moins reluisant. Parallèlement, les sœurs visitaient les prisonnières pour leur apporter un réconfort spirituel.

 

Quand l'institut fut fondé, les "réhabilitées" faisaient un double noviciat. Elles commençaient par être aspirante durant plusieurs mois, puis prenaient l'habit, mais un habit noir, pour une période d'acclimatation. Durant environ trois ans, elles s'initiaient à la vie religieuse mais bénéficiaient d'un régime un peu plus doux que celui des sœurs en blanc. Une fois cette période terminée, elles quittaient leur habit noir, devenaient postulantes et suivaient le même parcours que les filles ordinaires pour revêtir l'habit blanc. Elles étaient alors soumises, comme les autres à certaines privations, propre à l'état religieux à l'époque. Personne ne pouvait, de l'extérieur, distinguer les réhabilitées des autres. Cette formule particulière et novatrice permettait de donner le temps nécessaire au cheminement, au discernement et à la formation quand les lois d'Eglise imposaient des délais plus courts qu'aujourd'hui pour l'engagement définitif.

 

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De nos jours, la congrégation ne suit plus ce régime du double noviciat.  Seule la prieure générale connaît le passé  des sœurs. Celles-ci sont tenues à la discrétion ; elles ne parlent pas de leur histoire entre elles. La congrégation a encore une maison en France, une en Suisse et une autre en Italie. Aux Etats-Unis, une fraternité masculine a vu le jour à l'intérieur d'une prison. Rattaché à l'ordre séculier dominicain, elle vit avec la même structure et au même rythme qu'un couvent : il y a un supérieur et son conseil, on y fait un postulat, un noviciat, on y prononce des vœux, on y prie la liturgie des heures, etc.

 

Mais revenons-en au film. Les premières minutes rappellent assez fidèlement les récits rapportés dans un livre paru à la fin des années trente, Les Dominicaines des prisons. Le fait que les nonnes restent à prier la même antienne durant tout le sauvetage de la repentie prête tout de même à sourire. Apparaît ensuite le personnage d'Anne-Marie, aussi attachant qu'improbable. C'est avec son apparition que s'accumulent d'incroyables incohérences. Il ne suffit pas de débarquer avec sa valise dans un couvent pour y être admis sur le champ, même à l'époque, surtout pour un institut avec un charisme si particulier. Le fondateur disait qu'une candidate innocente devait avoir quelque chose à sacrifier en y entrant : la jeunesse, le talent, la fortune ... Ici, la candidate a bien quelque chose à sacrifier, mais elle ne le songe pas à le faire : son orgueil.

 

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Anne-Marie débarque avec la volonté ferme de sauver des âmes, mais également avec un énorme complexe de chien du Saint-Bernard, persuadée de pouvoir tout faire toute seule par sa seule industrie. Comme souvent à l'époque, le cinéma fait l'impasse du postulat. On annonce la prise d'habit des deux nouvelles dans les quinze jours qui suivent leur entrée, alors que dans les faits il fallait compter six mois. Le plus cocasse est l'habillage de la novice dans sa cellule. On ignore la cérémonie de la vêture, Anne-Marie revêt l'habit religieux comme elle aurait revêtu une nouvelle toilette, sans cérémonie, sans dévotion, avec une légèreté empreinte de frivolité. L'autre novice accourt dans un couloir avec le bandeau qu'elle ne sait comment nouer. On se demande ce qui a bien pu passer par la tête du cinéaste pour avoir tourner une scène aussi incohérente. Quand une postulante prend l'habit, il y a toujours une ou deux sœurs de communauté pour l'habiller. Et ça ne se passe pas dans sa cellule ou dans un couloir, mais dans un endroit proche du chœur des religieuses.

 

 

La vie dans ce genre de couvent n'avait rien de léger et, dans la réalité, une Anne-Marie aurait bien vite été remise à sa place. Il est tout à fait impensable qu'une novice obtînt à l'époque de suivre la prieure en prison à cause de l'une de ses inspirations. On mettait l'obéissance au-dessus de tout et on aurait objecté que le sacrifice de la volonté propre était plus propice à susciter des conversions que des efforts personnels. Les pénitences étaient appliquées dès le début pour briser cette volonté (c'est bien le vocabulaire qu'on employait à cette époque). Comme dans beaucoup de film de ce genre, on ignore qu'une vie contemplative s'accompagne de l'obligation du silence. On voit les novices et les sœurs parler entre elles dans des endroits les plus incongrus comme les couloirs et les cloîtres. 

 

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Faut-il aussi préciser que jamais au grand jamais on ne confie le soin de former une novice à une autre novice, surtout si cette dernière montre si peu d'humilité ? Donc, Thérèse confiée à Anne-Marie qui l'exhibe partout dans le couvent, c'est mignon dans un film, mais c'est aussi probable qu'un cheval vert à six pattes.  Il est tout aussi improbable qu'une novice assiste aux coulpes d'une professe, et bien davantage qu'elle en accuse une autre, sa propre maîtresse des novices qui plus est, durant le chapitre. Les novices proclamaient, les premières, leurs fautes puis sortaient du chapitre. Si le respect de la hiérarchie était très bien implantée dans la culture du début du XXe siècle, il l'était bien davantage dans les milieux religieux et monastiques.

 

Anne-Marie refusant de faire une pénitence que, dans la vraie vie, on lui aurait imposé beaucoup plutôt pour bien moins que ça, est renvoyée du couvent. Elle ne retourne pas pour autant dans sa famille ou parmi ses proches mais elle se cache dans une grange. Elle revient chaque nuit prier sur la tombe du père fondateur. Ceci est inspiré d'une anecdote que l'on retrouve dans le livre cité plus haut. Une candidate que l'on avait renvoyé revenait régulièrement prier sur la tombe du fondateur. Quand les sœurs s'en furent aperçues, elles la reprirent parmi elles et elle persévéra. L’histoire dans le film prend un tour plus dramatique.  Anne-Marie reste près de la tombe malgré la pluie et on l'a retrouve sans connaissance à cet endroit, le lendemain matin. C'est très romantique, mais peu réaliste. Comme dans tous les récits de ce genre, l'héroïne contracte une maladie mortelle et s'en va finir ses jours là où elle aurait voulu en passer de nombreux.

 

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Est-il vraiment utile de préciser que les religieuses ne se couchent pas toute habillée dans leur lit, même et surtout, si elles sont malades ou mourantes ? Le réalisateur a trouvé plus esthétique de montrer une sœur Anne-Marie en habit sur son lit à l'article de la mort. Notre mourante va tout de même se payer un petit sprint aux trousses de la brebis perdue, sans que personne ne la retienne. Et la brebis perdue va se convertir après que la petite nonne au complexe de chien du Saint-Bernard se soit écroulée. Pour la profession in articulo mortis on la force à se redresser et si elle n'a pas assez de force pour prononcer la formule, elle en a assez pour dire qu'elle ne peut pas parler. Il faut dire que "faux raccords" n'avait pas encore été inventé à l'époque.

 

Que reste-t-il du film une fois que l'on a sauté à pieds joints au-dessus de ces invraisemblances ? Le texte des dialogues a été, plus d'une fois, repris par le théâtre. Dépouillé de la diction emphatique de l'époque, des habits mêmes et des décors, il retrouve un second souffle. Il faut en effet faire abstraction du contexte dans lequel l'avait enchâssé le réalisateur pour en retrouver la symbolique. Anne-Marie incarne le charisme face aux institutions qui, si elles ne sont pas mauvaises (concrètement on ne peut rien reprocher à la sévère Mère Saint-Jean) en arrivent parfois à lui couper les ailes. Mais l'élan généreux dans la quête du salut de la plus réprouvée des âmes se trouve tout de même vicié à la base par la valorisation qu'on y éprouve secrètement. Il doit se butter aux épreuves et aux contradictions pour être purifié.

 

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Réadmise au couvent, au seuil de la mort, Anne-Marie frise la folie, mais, paradoxalement, son délire la mène à la lucidité, quant à ses motivations, ses erreurs et les dessins inavouables de Thérèse. C'est alors qu'elle divague qu'elle voit clair sur son orgueil naïf et ce qu'elle n'a pas pu donner à la criminelle. Celle-ci, mise à nu, la fuit mais revient sur ses pas quand Anne-Marie s'effondre. Anne-Marie sauve autant Thérèse qu'elle n'est sauvée par elle. Thérèse, aigrie par la haine, est le feu du creuset où l'or va se purifier.  Tous les faux-semblants s'effondrent face à la mort.  La criminelle comprend qu'on ne peut bâtir sa vie sur un mensonge et elle accepte enfin de faire face à ses actes. En prononçant les vœux à la place d'Anne-Marie, elle s'engage dans la voix de l'expiation et de la rédemption. Débarrassée des scories qui gênait sa mission salvatrice et celle-ci une fois accomplie, Anne-Marie peut s'en aller, libre de toute attache vers le Dieu qui l'appelle.

 

Crédits photos : Les Anges du péché, L.Bresson, captures d'écran.

26/01/2014

Dialogues des carmélites

Le film de Philippe Agostini sortit sur les écrans en 1960, il y a plus de cinquante ans. Il est inspiré de la nouvelle de Gertrud von Le Fort " La dernière à l'échafaud" et de l’œuvre posthume de Bernanos qui en écrivit les dialogues.

On y raconte qu'une novice du carmel de Compiègne qui avait d'abord fui devant la perspective d'une mort violente rejoignit ses soeurs au pied de la guillotine. Si les carmélites de Compiègne ont bel et bien été exécutées durant la Terreur, en 1794, elles n'avaient aucune novice du nom de Blanche de la Force, sœur Blanche de l'agonie du Christ.

 

le dialogue des carmélites

 

Les faits qui ont inspiré le film, comme la pièce de théâtre et l'opéra se sont déroulés à Compiègne puis à Paris de 1789 à 1794. L'assemblée nationale ayant suspendu les vœux des religieux, Sr Constance ne put faire sa profession. Malgré les protestations de sa famille (son frère tenta de l'emmener avec lui) elle préféra rester au couvent, avec ses consœurs. En 1792, les carmélites furent expulsées de leur couvent. Elles vivèrent alors en petits groupes, dans des maisons qui communiquaient entre elles et continuèrent cachément leur vie religieuse. Elles furent arrêtées en 1794, incarcérées durant quelques semaines, puis conduites à Paris pour y être jugées et guillotinées. Trois soeurs qui avaient dû s'absenter pour des raisons familiales échappèrent à l'arrestation et à la mort. L'une mourut de mort naturelle, on aurait perdu la trace d'une seconde, quant à la dernière, Marie de l'Incarnation, elle survécut, après avoir traversé bien des épreuves, et parvint à récolter des documents et des témoignages sur le martyr de ses consœurs.

 

 

Revenons-en au film, à présent. Est-il vraiment utile de préciser qu'il ne faut pas y chercher un parfait tableau de la vie religieuse ou même de la vie carmélitaine ? Allons, sacrifions à l'habitude de relever les incohérences. Le film fait débuter la vie religieuse avec la prise d'habit et ignore l'étape du postulat. Les deux jeunes candidates reçoivent un crucifix, alors que c'est le signe de la profession, et un anneau qu'elles mettent elles-même au doigt. Outre le fait que l'anneau se reçoit à la profession, les carmélites n'en portent pas.

 

le dialogue des carmélites

On ne tient pas une récréation dans les cloîtres, ni au préau, mais on peut la faire au jardin. On ne parle pas dans les lieux réguliers, c'est à dire dans les couloirs, le réfectoire, la chapelle, le chœur. L'échange de paroles se limite au minimum la plupart du temps sauf au moment des récréations, qui suivent les repas. On ne mange pas non plus sans permission et Sr Constance manque gravement aux règles en dévorant quatre pommes. Quant à regarder par dessus le mur de clôture, c'est loin d'être considéré comme une peccadille à l'époque. La prieure déclare que la règle autorise une sœur à voir sa famille. C'est vrai, mais les parloirs et leur fréquence sont régulés et n'ont pas lieu la nuit, temps du grand silence. Les tourières, à l'époque, n'étaient pas des religieuses mais des servantes laïques.

 

Les grilles et les portes sont solides et ne se déforment pas sous la poussée d'une foule en délire. Il aurait fallu un marteau pour les démanteler et autre chose qu'une poutre de bois pour enfoncer une porte de clôture. Si un ange transperce le cœur de Thérèse d'Avila, ce n'est pas avec un glaive, mais une lance au bout enflammé et ce n'est pas pour la faire mourir, mais pour la consumer d'amour. L'épisode est assez connu au Carmel pour faire l'objet d'une fête. On se demande pourquoi une novice l'ignorait. Autrefois, les carmélites prononçaient leurs voeux au chapitre, devant la communauté, sans la présence d'un prêtre. La cérémonie publique était la prise de voile, au cours de laquelle on leur remettait le voile noir. Les carmélites ne dorment pas sur une simple planche de bois. Même autrefois, elles disposaient d'une paillasse. Il n'y a pas de crâne dans leur cellule. Le crâne trônait au réfectoire.

le dialogue des carmélites

 

Passons au chapitre vestimentaire dont raffolent certains lecteurs de ce blog. Le costume très séant porté par les actrices n'est pas celui des carmélites. Celles-ci portent une toque qui laissent leur front dégagé et attachent leur voile à un doigt du bord de leur coiffe. Le scapulaire est passé sur la toque, les bretelles sont apparentes. Elles portent une ceinture de cuir et non de corde qui est un apanage franciscain. Le voile qu'elles portaient pour masquer leur visage était de toile et non de gaze. Elles voyaient au travers (faites l'expérience !) mais leurs vis à vis ne distinguaient pas leurs traits. Ce voile était de la même couleur que leur voile du dessous. Les novices et les converses en portaient un blanc.

 

 

Mais au fait, tout cela a très peu, vraiment très peu d'importance. Parce que le film n'est pas à prendre au premier degré, comme une relation exacte des faits, mais au second degré, comme une réflexion sur notre regard face à la mort. Rappelons que Bernanos qui écrivit les dialogues n'a jamais vu le film. Il était aux prises avec la maladie qui allait l'emporter quand il rédigea cette œuvre. On la découvrit après son décès.

 

le dialogue des carmélites

Passons sur le fait que les novices ou les nonnes font la causette dans le cloître ou là où elles ne le devraient pas, écoutons plutôt ce qu'elles racontent. Le personnage de Blanche de la Force n'a jamais existé. C'est simplement l'incarnation de nos peurs, de notre angoisse face à la mort. La réflexion sur l'opportunité du sacrifice, du martyr s'élève bien au-dessus d'une histoire de régularité, d'habits et de chiffons. Le nœud, le cœur de la trame se trouve bien là. Est-il opportun, indiqué, utile, de mourir en martyr ? D'ailleurs, à y regarder de plus près, chacun des ces rôles représente, non un personnage historique, mais un état d'esprit.

 

La mère prieure incarne la voix de la prudence et de la raison. Elle ne cherche pas la mort pour elle-même. Elle est juste prête à assumer les conséquences de ses engagements. Il lui importe d'abord de préserver la communauté.  Elle ne prononce pas le vœu de martyr, elle le juge même inconsidéré. Elle envisage un déménagement pour soustraire "ses filles" au danger. Elle vise d'abord la préservation de la vie de ses sœurs et de la vie de l'ordre.

le dialogue des carmélites

 

Mère Marie de l'Incarnation offre sa voix à une certaine radicalité qui frise l'intransigeance. Elle voit dans le cours que prennent les événements un signe de la volonté divine. Pour elle, il ne fait pas de doute que Dieu attend ce sacrifice d'elle et de ses consœurs. S'y dérober, chercher à y échapper serait de la lâcheté. Elle profite de l'absence de la prieure et des menaces plus pressantes sur la communauté pour lui faire prononcer un vœu de martyr. Elle pousse Blanche de la Force à s'y montrer fidèle et s'apprête à regagner ses consœurs condamnées à mort.

 

Lorsque Blanche rencontre Mère Marie, elles portent toutes les deux le même type de vêtement : une collerette blanche et un fichu noir qui rappelle leur tenue monacale. L'une veut aller au devant de la mort, l'autre recule, effrayée, se demandant quel sens cela peut avoir. Ces deux personnages incarnent ce qui a pu se passer dans la tête et dans le cœur de ces femmes qui ont été confrontées, un jour, à la conséquence de leurs engagements. On pourrait même y voir les deux facettes d'une même personne face à un choix crucial.

 

le dialogue des carmélites

Dans la réalité, les carmélites de Compiègne n'ont pas fait ce vœu de martyr, mais elles ont offert solennellement leur vie  à Dieu, en sacrifice, et ont renouvelé chaque jour cette oblation. Sans nulle doute, certaines ont dû trembler et frémir devant ce que cela pouvait impliquer.

 

Le film se termine en inversant les routes toutes tracées car nul ne choisit son destin ou sa mort. Mère Marie de l'Incarnation est empêchée de réaliser son vœu, l’aumônier la retient; en effet, elle doit vivre pour perpétuer le carmel. La prieure qui n'a pas fait ce vœu, le réalise en acceptant le cours des choses et fait courageusement face à sa destinée. Elle accompagne ses sœurs et les soutient dans leur chemin vers le martyr, elle les aide à mourir dignement.

 

Quant à Blanche de la Force, elle se montre enfin digne du nom que lui a donné l'écrivaine qui l'a créée, au fait son propre nom: von Le Fort. La vieille prieure qui l'avait accueillie est morte dans l'angoisse pour que la jeune novice puisse aller d'un pas allègre vers l'échafaud. Les deux femmes semblent avoir échangé leur mort comme on échange un vêtement au vestiaire, écrira Bernanos. Elle rejoint le groupe des condamnées, reçoit le manteau de la prieure et gravit en chantant l'escalier qui mène à la guillotine. Avec ce personnage, c'est la peur elle-même qui s'éteint ou plutôt qui est transcendée. Au delà de la mort inéluctable, reste la force de caractère pour faire face aux événements funestes, la confiance en Dieu et la foi en la vie éternelle.