09/12/2013

"Une carmélite quitte le couvent" : un monceau d'âneries

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En surfant sur la toile, je suis tombé sur un "témoignage" intitulé comme plus haut. Les sites qui le publient sont pour la plupart dans la mouvance protestante-évangélique. Le vocabulaire est assez typique, on y parle par exemple d''évangile intégral", ce qui ressemble à une mauvaise traduction de "plein évangile".

 

Certaines de ces Eglises confessantes — je dis bien "certaines", je ne fais pas d'amalgames— se montrent parfois très acides vis à vis de l'Eglise qui tient le haut du pavé dans nos contrées et sont promptes à mettre en épingles ses "erreurs" ou ses dérives.

Le témoignage que l'on nous présente comme celle d'une ancienne carmélite est remplie d'erreurs évidentes ou d'à peu-près qui font soupçonner un profond remaniement d'un témoignage de départ.

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J’avais 23 ans et je fus reçue au Carmel de Beaune en Côte d’Or. Pendant la première année sur les deux que j’y passais

Je crus posséder cette paix à laquelle j’aspirais, mais elle fut de courte durée…

 

Je relève ici le saut à la ligne et la majuscule. Cette erreur de typographie qui donne à penser que le témoignage n'est pas de première main. Au passage que la communauté citée a été dissoute en 2001

Puis ce fut la « prise d’habit », cérémonie très émouvante où je fus habillée en blanc, en épouse de Christ, mais hélas dans l’erreur. 

L'usage de s'habiller en blanc pour une prise d'habit a été abandonné dans nos contrées dans les années 70-80, où la cérémonie est devenue très discrète, sauf dans les milieux conservateurs.

 

 

Au Carmel, on est à l’essai pendant deux ans, pour voir si l’on supporte une règle si dure.

La suite du récit laisse à penser que l'expérience a été vécue avant les réformes conciliaires. Or à l'époque, on faisait six mois de postulat, un an de noviciat et trois ans de vœux temporaires. La règle du Carmel, en soi, n'est pas si dure, ce sont les usages qui rendaient la vie assez austère et ceux-ci se sont assouplis avec le temps.

 

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Ce couvent est une véritable prison avec ses barreaux. Nous étions 30 à y vivre.

Les barreaux et les grilles frappaient, en général davantage les visiteurs que les sœurs elles-mêmes. Les nonnes ne voyaient ces grilles qu'au parloir et qu'au chœur, pendant la messe, soit trois quarts d'heure par jour.

Le nombre maximum de nonnes pour un Carmel et de vingt et une. On ne le dépasse que lorsqu'on prévoit une fondation.

 

Nous devions nous soumettre à de nombreuses mortifications: les religieuses sont invitées à se frapper dans le dos avec un fouet jusqu’à ce que le sang coule;

Comme je l'ai expliqué ailleurs, la discipline se donnait durant le temps de certaines prières, et pas sur le dos, sur l'arrière-train. Le but n'était certainement pas de faire couler le sang. Et lorsque cela arrivait, les nonnes étaient obligées de le signaler à leur supérieure qui les dispensait alors de cette pénitence jusqu'à ce que l'écorchure soit cicatrisée. En fait, ce genre d'accident ne se produisait généralement que durant la semaine sainte où les séances de discipline se prolongeaient durant des psaumes supplémentaires.

 

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 certaines religieuses se mettaient un cilice, c’est à dire un cercle de fer garni de pointes à l’intérieur que l’on se met autour de la taille sur la peau et qui meurtrit douloureusement.

On dirait vraiment une mauvaise traduction de l'anglais. Le cilice n'est pas un cercle de fer, c'est une ceinture de crin. Le cilice de chaîne ou chaîne, comportait des maillons se terminant par des crochets et non de pointes de fer. Une ancienne carmélite ne ferait pas de telles descriptions erronées. De plus, les pénitences des novices n'étaient introduites que progressivement.

 

La règle était très austère: 40 jours de jeûne par an,

Le jeûne monastique est une pratique commune à tous les ordres contemplatifs, il est bien mentionné par la règle, mais il est également mentionné par d'autres règles. Il commence le 14 septembre, à la fête de l'exaltation de la sainte croix et se termine le jour de Pâques. La mention de 40 jours ne peut se rapporter qu'au carême, dont le jeûne était imposé à tous les catholiques et pas seulement aux nonnes et aux moines.

Le jeûne consistait à ne prendre qu'un repas consistant par jour après vêpres et une collation le soir, on ne mangeait rien le matin. Pour rendre ce régime supportable, on avançait l'heure des vêpres en carême où la collation était réduite par rapport à celle prise durant le jeûne monastique. On ne jeûne pas les dimanches et jours de fête, ni avant l'âge de 21 ans. Pendant le carême, les œufs et les laitages étaient proscrits.

 

 

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obligation d’observer un silence complet (nous avions tout au plus le droit d’échanger quelques mots après le repas de midi),

 

Les constitutions prévoient deux récréations après les repas de midi et du soir et celles-ci duraient environ une heure. On est loin de "quelques mots".

 

le lever était fixé à 4 heures du matin,

Pas du tout. Le lever avait lieu à 4h45 en été, où on pouvait faire une sieste, et à 5h45 en hiver, où on ne faisait pas de sieste. Ce site, consacré à Thérèse de Lisieux, vous donne l'horaire d'une carmélite, avant l'aggiornamento du concile Vatican II.

 

Heureusement que le ridicule ne tue pas :

La petite Thérèse de Lisieux, une âme sincère déclarée sainte après sa mort, et dont on a fait une véritable idole, a beaucoup souffert du froid, entrée au couvent du Carmel à l’age de 15 ans, elle est morte à 24 ans, tuberculeuse, des privations et la dureté du régime auquel elle avait été soumise; avant de mourir, elle déclara: « il est faux de tenter DIEU jusque là »; elle passa par les mêmes épreuves de foi que moi, mais parce qu’elle avait prononcé déjà des voeux définitifs, elle n’eut pas la permission de sortir, malgré son désir.

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Oh, le grand n'importe quoi ! Disons plutôt que Thérèse de Lisieux, admise beaucoup trop jeune au couvent, a cédé à la tentation de la générosité en déclarant, tout de go, qu'elle n'avait besoin de rien, au lieu d'avouer à sa maîtresse des novices combien elle avait froid. Elle n'a pas jeûné avant l'âge de 21 ans. Et elle n'a jamais eu, non plus, l'intention de quitter le couvent, on se demande comment on peut proférer de pareilles inepties. Elle était heureuse de mourir carmélite.

Quant à avoir la permission de sortir du couvent, d'autres sœurs de sa communauté qui avaient déjà prononcé leurs vœux définitifs ont obtenu leur sécularisation. La fin du XIXe siècle, c'est la république laïque, pas l'Ancien Régime. 

Au fait, avez-vous relevé la faute de français  "Il est faux de tenter Dieu" ? Thérèse Martin n'est sans doute pas un ponte de la littérature française, mais elle s'exprimait dans un français correct.

 

Moi non plus, je ne supportais pas ce régime et tombai malade par la grâce de DIEU, le docteur exigea que je sorte du couvent quelques jours avant que je doive prononcer des voeux définitifs.

Ce qui infirme le fait qu'elle y aurait passé deux ans. Il faut au minimum quatre ans et demi avant de faire sa profession perpétuelle.

 

 

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Un jour, en me promenant, je suis entrée dans une chapelle où l’on annonçait l’Evangile intégral. 

Encore un signe de tripatouillage de texte qui sent la mauvaise traduction. On ne prononce pas l'évangile intégral dans une chapelle, mais le plein évangile dans une église ou un temple. Quoi d'étonnant quand les sites proposant ce "témoignage" font références à des pasteurs étasuniens.

 

Mes conclusions : à la base, un témoignage sincère d'une expérience qui ne s'est peut-être pas passée obligatoirement en France, qui a été, par la suite, grossièrement déformé. Soit il s'agit d'un témoignage américain qui a été maladroitement adapté à la France, soit il a été d'abord traduit en anglais puis mal retraduit en français. Quoiqu'il en soit, une personne peu scrupuleuse en a rajouté de son cru pour des besoins de propagande, ce qui fait perdre à ce "témoignage" pas mal de crédibilité.

 

Crédits photos : capture d'écran films : Le dialogues des carmélites ; Le miracle ; Le Narcisse Noir.

Photos libres de droits. Photo-libre.fr

19/10/2012

Musée des horreurs, chapitre zéro.

 

Quelqu'un a visité ce blog pour en savoir plus long sur des pratiques d'un autre âge : les instruments de pénitence. J'en ai parlé ici. Pour ce qui est de ces usages, je rejoins ce que les religieux censés ont constaté eux-mêmes : pratiques artificielles, recherche de soi, orgueil larvé .  Déjà par les siècles passés, un écrivain faisait remarquer que ces pratiques qu'on utilisait notamment pour rester chaste pouvait provoquer l'effet tout à fait inverse.

 

De temps en temps, je tombe sur un mot mal employé. Depuis que le film "The Da Vinci Code" a monté en épingle les pratiques de pénitence d'un institut passéiste d'origine espagnole dont je ne ferai pas la publicité, beaucoup de personnes s'intéressent à ce qu'on appelle les instruments de pénitence et utilisent un mot pour un autre.

 

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La discipline est un martinet de cordelettes tressées ou nouées qui sert à l'auto-flagellation durant un certain nombre de prières fixé par l'usage. Les disciplines étaient autrefois prescrites par certaines règles (ou plutôt "constitutions") religieuses. Par exemple, on se donnait la discipline pendant le psaume 50(51) tous les vendredis. Mais certains religieux obtenaient la permission de se la donner plus souvent, ou d'utiliser des disciplines faites, non de cordelettes, mais de chaînes. Certaines étaient hérissées de pointes acérées destinées à faire saigner.

 

 

Le cilice est une ceinture ou un sous-vêtement d'une étoffe rugueuse, faite à l'origine en laine de chèvres de Cilicie. Le cilice désigne donc un objet fait en fibres textiles. Voici ce que dit le dictionnaire de l'académie française de 1932.

CILICE. n. m. Espèce de plastron ou de large ceinture, qui est faite d'un tissu de poil de chèvre, de crin de cheval, ou de quelque autre poil rude et piquant, et que l'on porte sur la chair par mortification. Porter le cilice. Prendre le cilice. Se revêtir d'un cilice.

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Quand le cilice a la forme d'une petite chemise, on l'appelle aussi une haire.

Toujours dans le même dictionnaire:

HAIRE. (H est aspirée.) n. f. Espèce de petite chemise faite de crin ou de poil de chèvre, qu'on appliquait sur la peau par esprit de mortification et de pénitence. Porter la haire. La haire et le cilice.

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J'espère qu'une chose est maintenant bien claire: UN CILICE EST EN TISSU. Un tissu rude, piquant, rugueux, mais un TISSU.

 

 

Si vous tapez le mot cilice dans le célèbre moteur de recherche que tout le monde connaît, il y a beaucoup de chances que vous ne voyez pas un cilice mais une chaîne ou une chaînette . C'est vrai qu'on rencontre parfois dans une certaine littérature pieuse l'expression  cilice de chaîne. La chaîne est tout simplement une bande, plus ou moins large, piquante, non en tissu, mais en métal. Elle est faite de petits maillons en fil de fer dont les extrémités sont savamment recourbées pour former des picots. Ce n'est pas une forme moderne du cilice comme j'ai pu le lire sur une encyclopédie en ligne, mal renseignée. Les chaînes et les cilices coexistent depuis des siècles. Ce sont deux sortes d'objets de pénitence distinctes.

 

 

Cet instrument de pénitence s'appelle une chaîne chaîne de pénitence.jpg

et pas autrement Langue tirée!

 

En effet, toujours dans le même genre de littérature, surtout hagiographique on distingue les chaînes du cilice. Ainsi on peut lire " Bien qu’accablée de plusieurs maladies, elle s’impose de rudes pénitences, portant continuellement un cilice et une chaîne de fer." ou " elle tourmentait souvent ses membres par des cilices, des chaînes, des poignées d’orties et par d’autres pénitences très rigoureuses" et encore ailleurs  "Premièrement, elle fit enlever tous les meubles, et fit mettre à la place des cilices, des chaînes, des disciplines, des croix, des chapelets, mais surtout un CERCUEIL."

 

Le cilice (instrument d'étoffe rugueuse) se porte autour de la taille, ou enveloppe sur le buste. Les chaînes peuvent faire office de ceinture, de bracelet ou se fixer sur la cuisse, etc. Avec la même technique, certaines industries de nonnes conservatrices fabriquent d'autres instruments de pénitence. Par exemble les maillons de fil de fer forment non plus une chaîne mais une petite croix que les adeptes des mortifications corporelles portent sur l'épaule.

 

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L'emploi de tels instruments est tombé un peu partout en désuétude. Il ne subsiste plus que dans certains cercles conservateurs et doloristes. Le milieu culturel joue aussi. Dans les milieux de tradition latine, on trouve plus facilement cette tendance doloriste, ce goût pour le sanguinolent.

 

On peut trouver sur la toile un site qui vend ce genre d'instruments d'automutilation. Les commentaires du forum adjoint à cette étrange boutique en ligne en disent long sur la mentalité des adeptes de ces pratiques. Le webmestre promeut l'usage pour la femme de prier la tête couverte alors que l'Eglise catholique romaine a supprimé ce précepte depuis près de cinquante ans. Une des "flagelleantes" dit qu'elle sent la présence de Dieu durant ses séances.  L'étude des mystiques lui aurait appris que renoncer à ce genre de sentiments, de sensations d'être proche de Dieu, est nécessaire au progrès spirituel et constitue une plus grande ascèse que les mortifications physiques qu'elle s'impose.



Credit photos: discipline, Bourricon, Creative Commons ; cilice de St Louis, LecomteB, Creative Commons , Thérèse, Alain Cavalier, capture d'écran.

Dessins d'après photos sur le web sans mentions de copyright.