22/08/2014

Ici-bas (film)

 


Ici-bas est un film sorti en 2012, basé sur des faits réels. On peut le voir en streaming sur la toile.

Les faits réels sont la dénonciation d'un réseau de résistance par une religieuse, sœur Philomène. Certaines sources indiquent qu'elle aurait agi par jalousie car elle aurait entretenu une liaison avec un prêtre maquisard qui s'était ensuite éloigné d'elle. La lettre de dénonciation fut interceptée par l'armée secrète et on identifia son écriture. Arrêtée par la résistance, elle fut, après que son évêque eut été consulté et averti, exécutée par un peloton d'exécution. Elle avait préféré la mort à une vie de pénitence dans un carmel, alors qu'on lui avait proposé de lui constituer une dot pour lui permettre de s'y retirer.

 

Le film traite le sujet avec intelligence et réalisme. Les petites incohérences sont peu nombreuses et ne gâchent pas l'ensemble du film qui a une approche psychologique crédible et percutante. J'énumère rapidement le fait que les sœurs chantent le magnificat en français, avec des paroles actuelles, plutôt qu'en latin ou dans une version datée,  que la supérieure vient exhorter Soeur Luce pendant la récitation de l'office, l'absence de confessionnal dans une situation qui ne le justifie pas et le détail plutôt cocasse où le confesseur se signe à la place de bénir sa pénitente.

 

Ceci étant réglé passons à l'intrigue. Elle commence par un événement qui peut paraître anodin mais qui donne pourtant le ton à l'ensemble de l’œuvre : une affaire d'amitié particulière entre deux jeunes nonnes. La supérieure intervient pour trancher dans une affaire d'amitié exclusive, un tantinet puérile. L'une des sœurs est envoyée ailleurs et celle qui reste pleure l'absence de son amie.

 

 

Si les sœurs travaillent à l'hôpital et soignent des blessés de guerre, elles vivent tout de même dans le monde clos de leur couvent qui les coupent de certaines réalités de la vie. Elles sont vouées toutes entières à Dieu, dans la candeur de leur jeunesse et tout est fait pour préserver leur innocence. Leur formation d'infirmière leur a appris d'où viennent les bébés, mais cette instruction s'est faite parce qu'il fallait bien.

 

Une religieuse hospitalière, rentrée à 18 ans dans les ordres durant la dernière guerre, m'a raconté que, dans certaines congrégations, on interdisait aux nonnes d'étudier l'anatomie des appareils génitaux, ce qui les mettait en fâcheuse posture au moment de l'examen devant un jury. Heureusement pour la religieuse dont je parle, ce n'était pas le cas là où elle était entrée, au contraire, la maîtresse des études insistait pour que ses sœurs connussent bien cette partie du cours. Mais l'approche de la sexualité sous le biais médical laissait de nombreuses lacunes quant à d'autres aspects, affectifs et psychologiques.

 

Les deux jeunes nonnes séparées n'ont rien fait de mal si ce n'est de s'envoyer des petits billets doux dont le contenu est plus poétique qu'érotique. Leur amitié enfantine vient simplement combler un manque affectif que ne remplit pas une sublimation de leurs instincts par la voie spirituelle. Sœur Luce souffre des mêmes manques et se réfugie dans une spiritualité émotive. Pour le dire de façon plus directe : elle se monte le bourrichon. L'attirance qu'elle éprouve pour ce résistant qu'elle a un jour croisé se teinte d'un mysticisme de mauvais aloi.

 

 

Faute de pouvoir voir en face ses pulsions pour ce qu'elles sont, elle sombre dans une exaltation romantique, aggravée par l'atmosphère claustrale dans laquelle elle vit et qui la maintient dans un monde artificiel. Le prétexte spirituel est là pour cautionner ses actes : elle voit Dieu dans le blessé, c'est encore Dieu qui guide ses pas, permet son escapade, etc. Sa maturité affective est digne d'une gamine de quatorze ans.

 

Le prêtre résistant, quant à lui, est confronté à un tout autre monde. Les réalités de la guerre, ses horreurs, son absurdité et sa violence ont ébranlé sérieusement sa foi. Il ne trouve plus de consolation dans la prière et la spiritualité ne peut pas  lui servir d’échappatoire. Il n'y a pas seulement les combats dans le maquis, mais aussi les collaborateurs à éliminer. Lorsqu'il est témoin de près de la mort de l'un d'eux, il a du mal à gérer la violence de la scène au point d'en venir à son tour violent. Trop secoué par ce qu'il vient de vivre, il se laisse aller à cette violence qu'il vient d'encaisser et abuse de cette femme naïve qui vient ingénument à lui.

 

Soeur Luce nie sur le coup, cette violence dont elle est victime et persiste à se réfugier dans son univers exalté et sentimental. Le prêtre ne parvient ni à trouver les mots justes pour s'excuser ni à la ramener à la raison. S'il reconduit la nonne à son couvent, il n'est pas à même de la délivrer de ses dernières illusions. Il faudra qu'elle fugue pour de bon et soit confrontée à la dure réalité pour comprendre enfin que ses sentiments ne sont pas partagés.

 

 

Son retour au couvent inaugure une dépression qui la mènera à la mort. En se murant dans le silence, en se laissant dépérir, elle retire à ses supérieurs les moyens de lui venir en aide. C'est à l'intervention de l'évêque mis au courant de la situation par le prêtre résistant qu'elle doit de bénéficier de la miséricorde de ses consœurs. Faute d'en savoir plus, son entourage pense faire preuve de bonté en la réintégrant dans sa maison d'origine alors qu'il aurait fallu l'éloigner et la couper de tout ce qui pouvait lui rappeler ses amours déçues. Réfugiée dans son exaltation pseudo-mystique, elle voit à présent le diable là où elle voyait Dieu. Elle trahit ceux par qui elle se sent trahie. Elle inclut toute la cellule de résistance dans sa rancœur envers le prêtre.

 

Ses lettres de dénonciation sont interceptées et on reconnaît son écriture. Les résistants éprouvent des répugnances à exécuter une nonne et consultent l'évêque acquis à leur cause. Le prélat se montre sévère mais offre tout de même une alternative : un carmel en Espagne. Enfermée dans sa dépression mortifère, Sœur Luce préfère la mort. 

 

Le mérite du cinéaste est d'avoir mis le doigt sur un phénomène qui est bien connu des vrais mystiques. Faute de clairvoyance, des sentiments très humains peuvent passer pour des manifestations divines. Quand une émotivité à fleur de peau se mêle à des élans spirituels, le terrain est prêt pour bien des égarements. Quand l'intéressé à un accompagnateur spirituel valable et qu'il l'écoute, les choses rentrent dans l'ordre d'elles-mêmes. Mais s'il n'écoute que lui-même ou si l'accompagnateur spirituel est lui-même quelqu'un d'exalté, ils risquent de foncer droit dans le mur. La vraie vie mystique passe par un dépouillement du ressenti, que l'on appelle parfois "sécheresse" et qui est nécessaire pour épurer l'élan vers Dieu de ses scories.

 

 

 

14/08/2013

La nonne dans la mythologie télévisuelle. Episode 5

Une série britannique très sympathique passe pour le moment sur nos écrans, Meurtres au paradis (Death in Paradise) où un inspecteur psychorigide, parachuté dans une île des Caraïbes doit résoudre des énigmes policières avec des moyens réduits. Nous retrouvons dans le rôle de Sœur Anne, Gemma Jones, une figure connue du cinéma britannique. Elle a interprété Mrs Dashwood dans Raison et Sentiments et Poppy Pomfresh dans Harry Potter. Cet épisode-ci tient pas mal la route, même si un regard averti relève certaines incohérences. Elles restent minimes par rapport à certaines énormités qu'on peut relever dans d'autres oeuvres du genre.

 

 

 

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Le dernier épisode Faux semblants (An Unholy Death) mettait en scène le meurtre d'une jeune postulante. On l'appelle Thérèse, les religieuses n'utilisent pas le mot "sœur" pour parler d'elle. Cela est tout à fait normal puisqu'elle est postulante. Une postulante n'est pas encore religieuse à proprement parlé, elle le devient en commençant son noviciat et prend à ce moment un nom religieux, même si elle garde son nom de baptême, on l'appellera "sœur".

Pourtant, au cours de 'l'épisode, on parlera d'elle comme d'une novice, en maintenant une certaine confusion entre les deux états. Une postulante est prise en charge, la plupart du temps, par la responsable du noviciat, mais elle n'est pas encore novice. Le noviciat débute par la prise d'habit, là où il y en a un. Donc petite erreur : Thérèse ne devrait pas porter l'habit de sa congrégation. Elle peut porter des vêtements spécifiques à son état, mais pas les mêmes que les autres sœurs. La seule différence qu'ont faite les costumiers se situe au niveau du voile. Celui de Thérèse n'a pas de bord blanc.

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Au passage, l'actrice qui interprète Sœur Marguerite a une légère touche de rouge à lèvres.  S'il est normal que les actrices soient maquillées, pour des raisons techniques, on aurait pu ce maquillage plus discret. Puisqu'on en est au niveau des costumes, la supérieure porte une guimpe alors que les autres sœurs n'en ont pas. Ce détail est tout à fait incohérent. La supérieure d'un couvent ne se distingue pas des autres sœurs au niveau vestimentaire. Elle peut porter une croix abbatiale, si elle est abbesse, mais ça se limite à ça.

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La postulante meurt, intoxiquée par la fumée d'une cigarette et on apprend qu'elle fume, qu'elle mâche des chewing-gum et qu'elle boit de l'alcool, qu'elle a contracté cette mauvaise habitude à l'orphelinat où elle a été élevée ... Ah ! Ce cher orphelinat ... qui n'existe plus dans nos contrées.  Bon nombre de scénaristes semblent  ignorer que, de nos jours, un enfant sans famille ou enlevé à sa famille est placé en famille d'accueil ou alors en foyers de l'enfance. La pauvre orpheline, éduquée en institution qui ne pourrait pas faire face à la vie et se réfugie dans un couvent ... ça ne tient pas trop la route, au XXIe siècle.

 

Une postulante qui fume, est-ce plausible ? Au risque d'en choquer certains, je dirais oui. Pas n'importe où, pas dans n'importe quel couvent. Mais que, dans certains instituts on permette à des postulants ou postulantes de ne pas se défaire tout de suite de certaines habitudes, qu'on leur laisse une certaine latitude, sous certaines conditions, c'est plausible. Le chewing-gum est un détail à côté de l'habitude de fumer. Quant à l'alcool, cela pose question.  Mais on ne donne pas de détails qui permettrait de relativiser. Évidemment, boire seule, hors de question. Mais se permettre un petit verre dans certaines occasions, cela peut se faire. Les religieuses ne se vouent pas à l'abstinence totale de boisson alcoolisée.

 

Une autre incohérence fréquemment relevée dans les scénarii du genre, c'est que le Père John serait habilité à laisser cette latitude à la jeune personne. La formation des candidates ne relève pas de la compétence du chapelain ou de l'aumônier. Son rôle est de dire la messe, éventuellement de confesser, mais certainement pas de donner des permissions aux postulantes et aux novices. Cela revient à la maîtresse des novices.

 

Contrairement à ce qu'affirme le Père John, dans cette série, une postulante ne renonce pas à tous ses biens, ni à tout contact avec l'extérieur. Le renoncement aux biens ne se fait qu'à la profession. L'entrée au postulat, ou en religion, n'entraîne pas une rupture de contact totale. Si c'était le cas, il faudrait être particulièrement vigilant sur la nature de l'institut.

 

Penchons-nous sur la source miraculeuse qui n'en est pas une. Des sœurs ou des ecclésiastiques peuvent-ils en arriver à mentir pour faire croire qu'une source est miraculeuse ? Les religieux et les ecclésiastiques sont des gens comme les autres, ni plus saints, ni plus pervers que le reste des individus qui habitent le vaste monde. On y rencontre aussi des personnes enclines à l'exagération et même des personnes qui n'ont pas de scrupules à "arranger" la vérité. Restons lucides.

 

Des difficultés financières peuvent-elles amener à fermer un couvent ? Oui, s'il ne s'agit pas de simples difficultés mais d'une catastrophe financière. Mais ce n'est pas la raison la plus courante pour fermer une communauté. Dans une congrégation, la solidarité joue entre les différentes implantations, puisqu'il y a un organe central pour redistribuer les rentrées financières. On peut aussi fermer une maison où il y a de grosses rentrées financières parce que la communauté devient trop âgée et ne parvient plus à gérer un flux de pèlerins, ça s'est déjà vu.

 

Le cas du Père John ne tient pas debout, est-il religieux ou séculier ? Pourquoi l'aurait-on éloigné d'un amour de jeunesse, s'il n'était pas encore clerc à l'époque. S'il est religieux, le diocèse n'a pas à l'envoyer à l'autre bout du monde et s'il est séculier ... non plus, puisqu'un évêque ne peut pas envoyer un prêtre de son diocèse dans un autre, comme ça lui chante.  Si le Père John est séculier, il n'a pas non plus à changer de nom.

 

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Attention spoilers, si vous n'avez pas vu l'épisode, ça va vous dévoiler une partie de l'intrigue !Rigolant

Une nonne qui commet un meurtre, c'est possible ? Eh bien oui. Ce n'est pas courant, c'est vraiment exceptionnel, mais même à notre époque, ça peut arriver.  Dans les années septante, une religieuse flamande, Sr Godfrieda (C.Bombeek) a escroqué, maltraité et euthanasié des personnes âgées. Elle a été ensuite internée pour démence. Dans les années 2000, en Amérique latine, une maîtresse des novices a empoisonné une religieuse dont elle était jalouse.

 

Cet épisode se rencontre sans ennui, et les erreurs concernant la vie religieuse qu'on peut y rencontrer sont minimes. L'intrigue peut tenir la route et l'atmosphère conventuelle est pas mal rendue.

 

Crédits photos : BBC.co.uk

 

 

25/03/2013

La religieuse de Diderot selon Nicloux, après visionnage.

Eh bien voilà qui est fait : j'ai vu le film de Nicloux en entier et je ne le regrette pas. Cela se laisse regarder avec plaisir. Je ne me suis pas ennuyé. Les comédiennes font honneur à leur rôle. Louise Bourgoin manque un peu de relief dans son interprétation. La diction est parfois négligée, ce qui gâche la perception de certains dialogues. Contrairement à ce que laisse voir la bande annonce , Pauline Etienne est digne et convaincante dans sa quête de liberté. Le film a du rythme et du souffle. 

 

religieuse de diderot,nicloux

Ceci dit, le film contient pas mal d'incongruités. Certaines sont dues à la plume de Diderot, d'autres aux raccourcis de Nicloux. En effet, en voulant simplifier la trame, le réalisateur a provoqué certaines incohérences.

 

Commençons par la première cérémonie. La mère de Moni parle à Suzanne d'accomplir son noviciat en prenant le voile. Or, ce qu'on appelait la prise de voile, alors, n'était pas l'entrée au noviciat, mais la profession. Nicloux fait à ce sujet de grosses confusions.


Une prise d'habit traditionnel se déroule comme suit : la candidate se présente en habit séculier, parfois festif ou même, les siècles derniers, en robe de mariée. A noter que la robe de mariée, blanche avec son voile, est une invention du XIXe siècle.

religieuse de diderot,nicloux

Elle est interrogée sur ses motivations par le prêtre qui préside la cérémonie. Le "dialogue" est issu du cérémonial de l'ordre ou de la congrégation. On y demande expressément si la candidate accomplit la démarche de son plein gré. Ensuite le prêtre bénit l'habit et le remet à la candidate. Celle-ci se retire avec la maîtresse des novices ou une autre sœur dans une pièce adjacente pour revêtir la robe et le voile. Dans certaines branches franciscaines, la candidate est dévêtue au chœur même, entourée de toute la communauté pour revêtir ensuite l'habit.  Si elle l'a quitté, la candidate revient au chœur. Selon l'ordre ou la congrégation, le prêtre peut donner ensuite les autres pièces de l'habit comme la ceinture, le scapulaire, le manteau de chœur quand il y en a un, avec une phrase qui exprime le symbolisme de cet élément. Mais ce n'est pas le cas partout.

A aucun moment on ne fait mention de vœux. On demande simplement à la candidate ce qu'elle demande, si elle est là de son plein gré, si elle désire persévérer et on l'assure de la prière de la communauté. A la fin de la cérémonie, la novice reçoit son nom de religion. Il suffit de taper "cérémonial de vêture et de profession" dans un moteur de recherche pour trouver facilement de vieux livres numérisés qui vous donneront tous les détails sur la façon dont cela se passait dans telle ou telle congrégation.

religieuse de diderot,nicloux

 

La cérémonie où Suzanne refuse de prononcer des vœux, alors qu'elle serait censée commencer un noviciat, est donc de la plus haute fantaisie. Une novice ne prononce pas de vœux, cela se fait à la profession. Elle ne vient pas non plus au chœur avec sa robe de religieuse. Celle-ci doit être d'abord bénite, puis reçue et revêtue. La couronne de fleurs se met après la cérémonie, quand la novice porte l'habit de l'ordre.

 

Dans le roman de Diderot, Suzanne accepte de prendre l'habit à cause des pressions qu'on exerce sur elle. Puis elle se résigne à "faire semblant" jusqu'à sa profession, pour qu'on la laisse tranquille. C'est au moment d'émettre ses vœux qu'elle annonce publiquement qu'elle refuse de faire profession. Rivette fait commencer son film par cet esclandre. Nicloux préfère tout mélanger au détriment de la vraisemblance et de la cohérence. Ne dit-il pas d'ailleurs dans une interview, qu'en matière de vie religieuse il s'est basé sur "l'imaginaire collectif" ? Il est vrai qu'aujourd'hui peu de personnes sont familiarisées avec les cérémonies initiatiques des monastères...

 

religieuse de diderot,nicloux

De même le détail du drap mortuaire. Dans certaines ordres et congrégations, surtout là où on suit la règle de St Augustin, les professes étaient symboliquement recouvertes d'un catafalque après avoir prononcé leurs vœux. Après, pas avant . Le refus de Suzanne fait qu'elle n'aurait jamais dû connaître cette étape.

 

Toujours dans le roman de Diderot, Suzanne quitte (la Visitation) Sainte-Marie pour la maison familiale où elle reste enfermée dans sa chambre. De guerre lasse, elle cède et accepte de se cloîtrer. Ses parents ont du mal à trouver un endroit où l'on voudrait d'elle après l'esclandre à Sainte-Marie. Elle finit par être acceptée à Longchamp, une abbaye de clarisses, réputée à l'époque du philosophe pour la beauté des offices. 

 

religieuse de diderot,nicloux

Nicloux prend le parti de la faire revenir dans son premier couvent, par la bonté de la mère supérieure. C'est le summum de l'invraisemblance. Jamais on n’accepterait de recevoir à nouveau une novice qui aurait publiquement refusé de prononcer ses vœux ou une postulante qui aurait refusé publiquement de prendre l'habit.  L'avis de la supérieure n'est pas tout puissant. L'admission d'une candidate doit être votée par le chapitre. Un supérieur ecclésiastique aurait pu même éconduire la candidate avant même qu'elle se présente.

 

On voit, à plusieurs reprises, Suzanne échanger quelques mots avec une autre sœur au réfectoire. Le réfectoire est un lieu "régulier", c'est à dire où tout se déroule selon les règles, on n'y parle pas. Les repas se déroulent en silence ; la seule voix autorisée est celle de la lectrice. Parfois la supérieure peut y faire certaines annonces, en fin de repas,  mais en aucun cas les sœurs ne parlent entre elles. Ou alors c'est que le relâchement du monastère est bien avancé. C'est arrivé dans certains monastères de l'époque, mais ce n'est pas une telle maison où les nonnes font tout et n'importe quoi que nous présente Nicloux.

 

religieuse de diderot,nicloux

Une fois la première supérieure décédée, on voit apparaître la nouvelle sortie de nulle part, au point que Suzanne ne doive poser la question : Qui est-ce ? Étonnant ! Les supérieures viennent rarement d'ailleurs. Elles sont élues par le chapitre du monastère. Pour Diderot, il s'agit bien d'une religieuse de la maison. Pourquoi Nicloux veut-il la faire venir d'un autre couvent ? Mystère et boule de gomme.

 

Plutôt que de faire demander du papier à sa supérieure, Nicloux envoie sa Suzanne le voler, nuitamment, à l'économat. Le hic, c'est que la nuit, toutes les portes des offices (des lieux de travail) sont fermées à clé. Suzanne était-elle initiée à la serrurerie ou armée d'un rossignol ? Lui avait-on appris à crocheter une serrure ?

 

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On voit régulièrement Pauline Etienne en cheveux notamment dans les scènes qui se passent la nuit. Cela va à l'encontre des usages. Les nonnes portaient, à cette époque, une coiffe pour dormir, un voile de nuit. De même qu'il était interdit à une femme d'entrer tête nue dans une église, dans un lieu où l'on disait la messe. Il pouvait arriver qu'on retire son voile à une religieuse punie et qu'elle doive se retrouver en guimpe, mais jamais en cheveu. Le fait d'avoir les cheveux courts étaient considéré comme une humiliation, à l'époque. Donc, Suzanne qui se promène dans le château en déshabillé, sans rien sur la tête, c'est très invraisemblable.

 

Dans la scène de la mise à nu, on voit les habits s'entasser en paquet sur le sol. C'est peut-être très joli pour l'esthétique cinématographique mais dans les faits, l'habit est un élément béni qu'on traite avec respect. Quand on l'enlève on le plie et on le pose sur quelque chose. L'usage faisait qu'on baisait les pièces de l'habit avant de l'enfiler. Une supérieure qui fait distribuer des cilices ne permettrait pas qu'on traite n'importe comment le "saint habit". Pour continuer dans le même registre, Suzanne doit nettoyer le parquet à genoux, sa robe traîne sur le sol. Quand une nonne doit effectuer ce genre de travail, elle trousse son habit, c'est à dire, elle le relève jusqu'à la taille laissant voir la jupe qu'elle porte en dessous.

 

religieuse de diderot,nicloux

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Une autre chose m'a mis mal à l'aise, c'est lorsque la supérieure vient rechercher Suzanne dans son cachot parce qu'elle a besoin d'elle pour le concert des "Ténèbres". S'il y a bien un moment dans l'année liturgique où un concert est mal venu, c'est bien la semaine sainte et l'office des Ténèbres.

Il faut savoir que l'abbaye de Longchamp où Diderot fait rentrer Suzanne pour son second essai n'était pas connu pour sa régularité (fidélité aux règles). Les gens huppés s'y rendaient en masse pour écouter les offices depuis qu'une cantatrice était entrée à l'abbaye. Le monastère n'a pas hésité à faire venir des chanteurs des choeurs de l'opéra pour relever ses offices. En attirant du beau monde, on attirait de généreuses aumônes, mais aussi des personnes galantes qui venaient là pour se montrer. L'affaire finit par faire scandale et l'archevêché de Paris interdit l'accès au chœur des nonnes pour ce fameux office des Ténèbres. Il dut se dire désormais, portes fermées. Dans la mesure où l'on représente une supérieure sévère, portée sur l'ascèse, il était mal venu d'employer le mot "concert" pour l'office des Ténèbres. Par ailleurs, il est difficile d'identifier la musique que les nonnes sont censées interpréter. Il est déjà étonnant d'entendre de la polyphonie dans de telles circonstances, mais je n'ai pu la comparer aux auteurs tels que Charpentier ou Couperin. Pour terminer, la Suzanne de Nicloux chante de la gorge et c'est assez désagréable à entendre. On est loin de la belle voix décrite par Diderot.

 

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Après l'intronisation de Mère Christine, Suzanne en appelle contre ses vœux. On ne fait pas d'allusion, dans le film, à la mort de son père ni à celle de sa mère. Or il aurait été impensable qu'elle n'entame une telle procédure si ses parents n'étaient pas décédés, puisque c'étaient eux qui l'avaient poussé à se cloîtrer.

Le dialogue entre Suzanne persécutée par ses sœurs et l'archidiacre a été écourté et cela se fait au détriment du sens. Le prélat demande pourquoi Suzanne n'a pas de crucifix, elle lui répond qu'on le lui a enlevé. Dans le dialogue de Diderot, il lui demande aussi pourquoi elle n'a pas de rosaire ni de bréviaire, ce à quoi elle répond qu'on les lui a ôtés. Nicloux éclipse ces quatre phrases pour en venir directement à la question : comment priez-vous ? On peut très bien prier sans crucifix, cela n'a pas beaucoup de sens. Par contre sans rosaire ni bréviaire, les choses sont plus compliquées. Quoique l'héroïne de Diderot avait trouvé la solution : la prière du cœur.

 

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L'avocat explique à Suzanne qu'il va en appeler au pape et lui demander son "nihil obstat". Si M. Manouri avait envoyé au pape le réquisitoire que lui fait écrire Diderot, il aurait connu quelques petits soucis avec le "saint office" (l'inquisition). En fait, la démarche pour être relevé de ses vœux se faisait d'abord auprès de l'officialité, c'est à dire les tribunaux ecclésiastiques. Si l'évêque n'accordait pas la dispense, la religieuse, ou le religieux, prenait un avocat et portait l'affaire devant les tribunaux civils, ce qu'on appelait à l'époque "le parlement". Le nihil obstat ne concerne pas les affaires de dispenses des vœux. C'est le terme par lequel les autorités ecclésiastiques approuvaient la publication d'ouvrages à caractère religieux.

 

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On voit l'avocat accompagner Suzanne jusqu'à son nouveau couvent puis lui serrer la main, ce qui est tout à fait incongru : on ne touche pas une religieuse. A Saint-Eutrope, la nouvelle supérieure déclare à Suzanne : "Votre supérieure était ma petite élève à Port-Royal". Port Royal des Champs était une abbaye cistercienne haut lieu du jansénisme. Elle fut détruite et ses religieuses dispersées en 1710. Elle avait une succursale à Paris, également appelée Port-Royal, qui fut cédée à la même époque et pour les mêmes raisons, à des visitandines. Celles-ci y restèrent jusqu'à la révolution française en se dévouant à l'éducation des petites filles. Le hic c'est que la mère de St Eutrope est une annonciade et non une visitandine. Comment aurait-elle pu avoir comme élève mère Christine qui serait devenue ensuite supérieure d'un couvent d'un ordre inventé par Nicloux? De surcroît, ce genre de détails n'apportent rien.

 

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Pour en terminer avec les incohérences, il y a la scène de la confession à la chapelle, sans confessionnal, sans grille, sans voile. Le concile de Trente a imposé qu'il y ait une grille entre le prêtre et le pénitent. Pour pallier à l'incommodité des églises, Charles Boromée a imaginé ce petit cagibi qui protégeait le prêtre du froid durant les longues séances de confession : le confessionnal. De plus, un prêtre ne pouvait regarder une femme dans les yeux. En l'absence de grille, la religieuse aurait du avoir un voile devant le visage, comme c'était l'usage avant l'introduction du grillage.  Enfin, il est plaisant, après avoir vu Suzanne se promener en cheveux la nuit tout le long du film, de voir la supérieure saphique être mise au lit en habit, après l'une de ses crises de folie.

 

Crédits photos : La religieuse de Nicloux, Le Pacte ; Cérémonial des Capucines, Cérémonial des Adoratrices du Sacré Coeur, numérisés par Google ;Prise d'habit aux carmélites, par Jules Rougeron,; Abbaye ND du vivier ; Départ des annonciades de Menton : Fr3 ;Diurnal du bréviaire, numérisé par Google ; autres images libres de droit.

19/03/2013

Au risque de se perdre — The nun's story

En  1945, une bénévole américaine, Kathryn Hulme, pour l'aide aux personnes déplacées rencontre une infirmière belge taciturne et solitaire, Marie-Louise Habets. Elle finit par se lier avec elle et recueille ses confidences. L'infirmière a été religieuse durant dix-sept ans puis a quitté le couvent pour s'engager dans la Résistance. Kathryn Hulme recueille ses souvenirs et les consigne dans un roman biographique The nun's story, livre qui sera publié en français sous le titre de "Au risque de se perdre".

 

Mais quand est-il des faits ? Née en 1905, Marie-Louise Habets entre en 1926 dans la congrégation des Soeurs de charité de Jésus et Marie. Cette congrégation a été fondée, à l'aube du XIXe siècle pour secourir "les pauvres et les miséreux". Leur spiritualité s'appuie sur Vincent de Paul et Bernard de Clairvaux. L'habit des premières soeurs est inspiré de celui des cisterciennes : blanc avec un scapulaire noir. La congrégation fleurit et fonde pas mal d'oeuvres sociales, parmi lesquels les soins aux aliénés. Elle est à l'origine de la fondation de plusieurs hôpitaux psychiatriques.

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Marie-Louise prend le nom de Sr Xaverine. En  1933, elle part pour le Congo et en revient en 1939, car elle a contracté la tuberculose. La guerre éclate, le père de Sr Xavérine meurt, peu après, et la nonne développe une telle haine des Allemands qu'elle s'implique dans la Résistance. Elle finit par obtenir la dispense de ses voeux en 1944 et va se consacrer aux soins des soldats blessés.

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C'est à partir de ce récit de vie que Katheryn Hulme crée le personnage de Gabrielle Van der Mal, soeur Luc. Pour d'obscures raisons de droits d'auteurs, le livre n'est plus réédité. Je l'avais emprunté à une bibliothèque, il y a de cela fort longtemps. Je ne l'ai plus sous la main ; je dois faire appel à mes souvenirs, en espérant qu'ils ne me trahissent pas. On y dit que les motivations de la jeune candidate sont mêlées. Il y a un amour déçu, auquel son père a mis un terme pour des raisons d'eugénisme, un désir de s'engager socialement ; quant à la vocation, elle reste une probabilité incertaine. Lorsque l'héroïne sort du couvent, elle va se faire prendre en photo et constate que ses cheveux ne sont pas prématurément blanchis, qu'elle est encore jeune et qu'elle peut commencer une nouvelle vie.

 

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Quelques années après la parution du roman, une brillante adaptation cinématographique le met en scène sur le grand écran. Audrey Hepburn incarne une Soeur Luc des plus convaincantes. On ne peut que saluer son interprétation hors du commun. Les réactions face au contenu du film sont assez variées. Certains parlent de la rigidité des règles, de l'absurdité de la vie religieuse, de la stupidité de l'obéissance, etc. Mais qu'en pensait Marie-Louise Habets, elle-même ? Elle a dit admirer ces femmes consacrées à Dieu et regretter de ne pas avoir pu vivre cette vie de perfection.

 

Et c'est bien cela, le fond de l'histoire. C'est sûr que, jusqu'à l'aggiornamento du concile Vatican II, la vie des religieuses apostoliques était réglée par des contraintes propres à la vie monastique, et donc totalement inadaptée, comme le grand silence, par exemple. Ce n'est pas un hasard si l'habit des soeurs de la charité de Jésus et de Marie est inspiré des cisterciennes. La première mère générale de leur congrégation fut novice chez les cisterciennes avant la révolution française. La vie monastique et la manière très régulée qui la caractérisait faisait figure de modèle, de référence.

 

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Le gros problème de l'héroïne, c'est de vouloir à tout prix parvenir à cette perfection. Elle n'est pas capable de relativiser ses manquements aux règles. Elle n'a pas le recul nécessaire pour se dire qu'après tout, ce n'est pas si grave de se faire reprendre au chapitre, que ce sont des choses qui arrivent. Et d'ailleurs, tout le monde y passe. Cette poursuite de la perfection l'épuise. Elle ne parvient pas à donner aux choses leur réelle valeur. Sans doute est-ce le résultat d'une éducation trop perfectionniste, où le sens du devoir était trop contraignant.

 

Il est intéressant de reprendre le dialogue entre la supérieure de la communauté de l'hôpital psychiatrique et Sr Luc après l'incident de "l'archange". Pour rappel: il y a une malade, surnommée l'archange, enfermée dans une cellule d'isolement, qui peut s'avérer très dangereuse. On avertit Sr Luc qu'elle ne peut pas lui ouvrir la porte seule, mais qu'elle doit appeler une infirmière.  Quand l'archange sonne pour demander un verre d'eau, Sr Luc pense que cela ne vaut pas la peine d'appeler une assistante, elle lui ouvre et se fait attaquer par la démente. Elle parvient tout de même à s'échapper et à refermer la porte de la cellule et sonne les infirmières. La supérieure arrive et Sr Luc s'accuse d'orgueil et de désobéissance. La conversation se prolonge dans le bureau de la supérieure.

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— Orgueil ! Orgueil et désobéissance ! toujours la désobéissance !

— Ne dites pas cela ! J'aurais fait la même chose.

 ***

— Je m'accuse de désobéissance. J'ai cru que je pouvais m'occuper de l'archange toute seule. Je m'accuse d'avoir utilisé mon propre jugement, car je n'ai pas appelé à l'aide. Je m'accuse d'avoir eu un sentiment d'héroïsme. Ma mère, pendant trois jours, je me suis reposée à l'infirmerie et je me suis accusée de tous les défauts possibles envers la règle. Ce sont toujours des fautes flagrantes. A l'école de médecine tropicale, Mère Marcelle m'a donné l'occasion de me montrer humble en échouant à un examen.

— Je sais. Mère Marcelle a de bonnes intentions, mais elle a eu tort de vous donner ce conseil. Mon enfant, je ne sous-estime la gravité de vos fautes. Mais vous ne devez pas vous laissez détruire par la culpabilité et le remords. Apprenez à accepter les choses, sinon vous craquerez.

— Avant d'entrer dans la congrégation, j'avais une règle: tout ou rien. Je veux devenir une bonne religieuse sinon ...

— Vous serez une bonne religieuse.

— Je pensais qu'il était possible de trouver un jour le repos, que l'obéissance serait naturelle sans avoir à se battre.

— Vous ne trouverez jamais le repos. Jamais. Mais vous devrez être patiente. Les saints malheureux sont perdus dès le début. Demandez à Dieu de vous aider et de vous guider. Je sais que vous arriverez à prononcer vos voeux.

***

 

au risque de se perdre,the nun's story

Tout le drame du film est résumé dans cette conversation. Dans ce passage, Sr Luc est encore en formation, elle doit encore prononcer ses voeux définitifs. C'est un peu normal, pour une débutante, de donner dans le pélagianisme, de vouloir escalader le ciel à la force des poignets. Le conseil de la supérieure est sage : être patiente, savoir s'accepter tel que l'on est, compter sur l'aide de Dieu, ne pas se laisser miner par la culpabilité et le remords. Mais Sr Luc ne parviendra pas évoluer, à franchir le pas. Elle s'installera dans son système volontariste, son auto-flagellation persistante et ne parviendra pas à accepter son état d'être humain, faillible et limité.

 

Crédits photos: Soeur de charité de Jésus et Marie, libre de droits; Marie-Louise Habets alias  soeur Xavérine en habit de missionnaire, sans mention de copyright ; The nun's story, WB, captures d'écran.

10/03/2013

A propos de la religieuse de Diderot et de ses adaptations

Plutôt que d'éditer ma dernière note pour lui insérer ces précisions, je préfère les mettre dans ce petit billet.



Le premier couvent de Suzanne

 

Le premier couvent où Suzanne est placée comme pensionnaire est appelé "Sainte-Marie". Il s'agirait, selon certains commentateurs, de la visitation sainte Marie. L'ordre de la Visitation vaut bien la peine qu'on s'y attarde. Il est fondé par l'évêque de Genève, François de Sales, une jeune veuve Françoise de Chantal et ses compagnes.

 

Au point de départ, les religieuses avaient pour mission d'aller visiter et de réconforter les pauvres et les malades. Mais, à l'époque, on voit d'un mauvais oeil que des religieuses sortent de leur couvent. Malgré tous ses efforts, François de Sales se voit contraint d'accepter, pour ce nouvel ordre, une clôture papale, bien loin de son projet initial. Les nonnes seront cloîtrées et vouées à la contemplation. Cependant, cette nouvelle famille religieuse garde tout de même la particularité d'accueillir des femmes âgées, de santé fragile ou handicapées. Les soeurs suivent la règle de saint Augustin.

 

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Dans certains monastères, les visitandines se mettent à accueillir des pensionnaires et tiennent école au sein de leur clôture.  Ce type d'activités semble avoir pris fin avec le concile Vatican II. Il y a eu un couvent de la Visitation à Paris qui  fut fermé puis démoli à la révolution française. Seul en subsiste l'ancienne chapelle qui a été affectée au culte protestant en 1802.

 

L'habit est décrit ainsi dans les constitutions originelles: une robe noire, coupée comme un sac, mais assez ample pour former des plis à la taille, une ceinture, des manches d'une largeur qui permet d'y cacher ses mains, une guimpe de type barbette, un bandeau noir et un voile noir.

Elles portent également une croix d'argent passée à un ruban. La guimpe est carrée, elle est fixée aux épaules, sans doute par des épingles, elle ne balotte pas de droite à gauche. Il n'y a pas de scapulaire. 

 

religieuse de diderot

religieuse de diderot

 

 

Rivette garde un seul costume pour tout le film. C'est que la trame prime sur le reste, les décors et les costumes passent à l'arrière-plan. Nicloux garde deux couvents sur les trois et compose un habit de son cru, éloigné de ce qu'un oeil averti peut considérer comme plausible.

 

Les costumes sont, non seulement fantaisistes, mais en plus ils sont mal portés. Il est vrai que, du temps de Rivette ou de Zinnemann, les quidams avaient l'habitude de croiser des nonnes en grand habit, certains détails devaient aller de soi. Un scapulaire à bretelles doit être tenus aux épaules par des épingles pour l'empêcher de balloter. Une barbette rectangulaire doit être fixée également par des épingles pour rester parallèle aux épaules et ne partir de travers quand la religieuse penche la tête.

 

religieuse de diderot

 

religieuse de diderot

Les voiles des religieuses du premier couvent sont souvent mal posés. Un voile n'est pas fait pour couvrir les clavicules et descendre sur la poitrine, on le laisse pendre vers l'arrière, il ne dépasse généralement pas l'épaule, même s'il est très long. Dans le film de Nicloux, on a parfois l'impression que les nonnes portent un linge posé n'importe comment sur la tête. Une fois sur deux, il est mal agencé. Un voile qui vient trop en avant est une gêne pour les mouvements des bras. 

      religieuse de diderot,nicloux

 

Le scapulaire qui va d'un côté, la guimpe de l'autre, le voile qui tombe n'importe comment et les bras ballants, ça ne présente pas très bien sur une nonne censée incarner le modèle de la bonne religieuse. Il faut savoir que le "désordre dans la tenue" constituait une coulpe, une faute extérieure dont il fallait s'accuser au chapitre, à l'époque.

 

Déhabillage ou pas ?

 

Voici le texte :

Et à l’instant je leur tendis les bras. Ses compagnes s’en saisirent. On m’arracha mon voile ; on me dépouilla sans pudeur. On trouva sur mon sein un petit portrait de mon ancienne supérieure ; on s’en saisit : je suppliai qu’on me permît de le baiser encore une fois ; on me refusa. On me jeta une chemise, on m’ôta mes bas, on me couvrit d’un sac, et l’on me conduisit, la tête et les pieds nus, à travers les corridors.

 

Dépouiller signifie bien "déshabiller" à cette époque, et pudeur a le même sens qu'aujourd'hui. Faut-il en déduire que Diderot signifie qu'on a mis Suzanne dans le plus simple appareil ? Sein peut avoir le sens qu'il a aujourd'hui, il peut aussi désigner la région de la poitrine. Cette partie du corps est-elle entièrement nue pour autant ? Je le rappelle, on dit des personnes en chemise qu'elles sont nues, en ce temps-là.  Il est vrai qu'on jette ensuite une chemise à Suzanne, ce qui laisse entendre qu'on lui aurait ôté celle qu'elle avait — au XVIIIe siècle les femmes ne portent rien en dessous de la chemise. Mais elle pourrait très bien serrer celle dont on l'a dépouillé tout contre elle. Et pourquoi attend-on qu'elle ait passé cette chemise pour lui ôter ses bas, tant qu'à faire ? Il aurait fallu poser la question à Diderot pour en être sûr.  Ceci dit, le déshabillage intégral relève bien plus du phantasme que de la réalité.  D'ailleurs, dans la scène où Diderot décrit la discipline en public, la communauté voit Suzanne de dos  et elle ne se découvre que jusqu'à la ceinture.

 

Les conventions de l'époque empêchent Rivette, qui s'est fait censuré pour moins que ça, de montrer ou même de suggérer une telle mise à nu. Nicloux flirte avec les prises de vue lascives, les chemises translucides et la mise à nu de Suzanne.

 

 

 

Crédits photos: temple du marais : Clelie Mascaret, creative commons; La religieuse, Nicloux, le pacte, capture d'écran.