06/08/2015

Caïn ? Cahin-caha ! La nonne dans la mythologie télévisuelle. Episode 5

Les séries policières semblent se passer le mot pour que l'un de leurs épisodes se déroulent dans le milieu si mystérieux des couvents. Voici que Caïn, série française, s'y met aussi. Il faut dire que les scénaristes de Caïn multiplient les invraisemblances au fil des épisodes. Il n'y a rien d'étonnant d'en voir dans celui où des jeunes religieuses meurent de façon suspecte : Dieu, Caïn, etc.

 

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Question habits, les costumiers ne s'en sont pas trop mal sortis.  L'habit est traditionnel et porté à la mode du XVIIIe siècle, avec pas mal d'épingles, ce qui est un bon signe, pour éviter que le voile ne s'en aille dans tous les sens. La supérieure est appelé "Mère Abbesse" titre qui ne se donne que dans la famille bénédictine ou chez les clarisses. Une corde sert de ceinture alors que le costume n'appartient à aucun ordre connu. Notons également l'énorme croix de bois en sautoir qui donne une impression plus carnavalesque que crédible.

Là où ça devient cocasse, c'est quand on voit les locaux où la pierre nue est apparente, mal rejointoyée et où le plafonnage est absent. Ce serait génial pour un film se déroulant au moyen-âge. A l'époque contemporaine, ça ne tient pas la route. On dirait que cela a été tourné dans une ruine encore en bon état.

 

Le couvent est peuplé de beaucoup de jeunes sœurs, beaucoup de voiles blancs et de très peu d'âgées. C'est plus photogénique, je veux bien le croire, mais ça n'est pas la réalité du terrain. Nous vivons à une époque de vieillissement des communautés et de raréfaction des vocations.

 

Nous apprenons que deux sœurs viennent de mourir dans des conditions suspectes. Dans un cas pareil, ce n'est pas seulement la police que l'on voit, mais les supérieurs hiérarchiques. Il y aurait une enquête ecclésiastique, une visite apostolique. Hors, jamais on ne verra un représentant de l'évêché ou d'un éventuel conseil général dans l'épisode.

 

Une sœur brûlée est à l'infirmerie, sous perfusion. Nous avions pu la voir, les vêtements en feu, dans la scène inaugurale. Dans un cas pareil, on appelle l'ambulance. Les infirmeries de couvent sont là pour soigner les petits bobos, pas pour se substituer à l'hôpital, avec kit de perfusion et une réserve de médicaments digne de l'officine d'un pharmacien.

 

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On découvre ensuite un atelier où les nonnes découpent des poulets à grande cadence avec un panneau d'affichage où figurent les sœurs méritantes. Il peut arriver que des nonnes gagnent leur vie en vendant du pâté, des oeufs ou certaines préparations alimentaires. Elles n'en sont pas moins soumises au mêmes réglementations d'hygiène que les autres producteurs. On voit mal les sœurs travailler dans un abattoir avec leur grand habit et une charlotte sur leur guimpe en guise de voile.

 

Quand l'un des policiers demandent si le panneau où est affiché le nom des sœurs méritantes est compatible avec "l'esprit d'égalité et de désintéressement dont vous avez fait vœu" la nonne répond "mais bien sûr" ! Il n'y a pas de vœu monastique d'égalité ou de désintéressement, pour rappel. Il y a juste des vœux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance ou des vœux d'obéissance, de conversion de mœurs et de stabilité de lieu. Pas d'autres vœux que ceux-là.

 

Ensuite, un tableau d'affichage des sœurs méritantes est évidemment impensable et incompatible avec l'esprit religieux. Les tableaux d'honneur, on laissera ça à "Retour au pensionnat". La vie religieuse est tout le contraire de l'exaltation de quelques individus décrétés méritants. Au fait, sur la photo de l'une des sœurs, l'on voit une grande mèche de cheveu dépasser de son bandeau. Quand on se fait prendre en photo, on essaie d'être habillée impeccablement. (Vu de plus près, via une capture d'écran, la photo semble résulter d'un très mauvais montage)

 

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L'abbesse reconnaît qu'elle est entrée dans les ordres parce qu'elle était en colère contre notre monde. On se demande comment avec de telles motivations elle a pu être admise dans un cloître et finir supérieure. On voit ensuite l'enquêteur s'imposer comme retraitant dans ce couvent qui ignore ce qu'est la clôture monastique. En effet, si certains monastères offrent aux personnes du même sexe la possibilité de faire une retraite en clôture, il est impensable qu'une personne de sexe opposé y passe la nuit. Pas d'homme en retraite à l'intérieur d'un couvent de femmes, à l'hôtellerie, oui, mais pas en clôture.

 

Quand le policier voit qu'une des nonnes n'est plus au même emploi que le jour d'avant, la mère abbesse lui déclare qu'elle l'a envoyée cueillir, en l'appelant par son prénom, sans utiliser le "sœur" devant. Elle lui dit aussi que guider les novices dans leur discernement fait partie de sa responsabilité. Dans une communauté aussi formelle que celle présentée, on n’appellera jamais une nonne par son simple prénom, sans le titre de sœur. Si la supérieure a son mot à dire dans le discernement des vocations, ce n'est pas sa tâche première. Cela revient à la maîtresse des novices, une personne totalement absente de cet épisode.

 

A peine deux minutes plus tard, l'abbesse qui se targuaient de discernement explique qu'on admet tout le monde dans sa communauté, des personnes à la dérive, sans repère, traumatisées qui échouent là comme le point de la dernière chance. En soi, ce n'est pas le but d'un ordre religieux, à moins qu'il ne s'agisse de son charisme propre : permettre à des personnes au passé tumultueux d'entrer dans la vie religieuse. Mais alors, ça se fait avec un accompagnement bien rôdé, pas au petit bonheur la chance, avec un grand coup d’encensoir et d'eau bénite.

Certaines communautés le font sans qu'il s'agisse de leur charisme, mais là, on peut parler d'un discernement déficient. Admettre au postulat des personnes fragiles qu'on bourrerait de médicaments pour leur permettre de survivre, comme c'est le cas dans la série, c'est un indice de dérive sectaire. Ça n'a rien de normal. Comme les suicides et les auto-mutilations.

 

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Dans la séquence suivante, une des novices a laissé son habit pour des vêtements contemporains plutôt sexy et rejoint le policier dans sa voiture pour une petite balade où elle va se confier à lui. Quand une novice laisse là son habit, c'est qu'elle s'en va pour de bon, ce n'est pas pour revenir après une balade en voiture. Et si, pour des raisons  exceptionnelles, elle devait s'absenter sans porter l'habit, elle porterait autre chose qu'un top sans manche, avec décolleté et une mini-jupe. Faut-il réexpliquer que pour parler à une nonne, on se rend au parloir et pas à l'atelier, au jardin, etc.

 

Des sœurs sous antidépresseurs  ? Oui, ça peut exister, sur ordonnance, naturellement. Certaines personnalités fragiles peuvent déclencher des pathologies après la profession et doivent être soignées comme il se doit. Si c'est la supérieure qui est médecin qui les administre, ça devient problématique, dangereux, il vaut mieux séparer les fonctions.

 

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[spoiler]Et admettrait-on dans les ordres une personne au passé tumultueux qui a accouché sous X ? C'est dans l'ordre du possible, si entre temps la candidate a retrouvé une certaine stabilité de vie. Mais accepter dans son couvent sa propre fille biologique, en tout état de cause, ça reste un phantasme de scénariste, d'ailleurs déjà utilisé dans une autre série de même type. Rien d'original au point de vue scénaristique, complètement fantasque par rapport à la réalité de la vie. Pour rappel, l'admission d'une candidate ne dépend pas uniquement de la supérieure, la communauté doit voter, s'il s'agit d'un monastère sui iuris. Et, en toute honnêteté, si de tels rapports familiaux devait exister entre une supérieure et une candidate, la supérieure devrait le signaler à la communauté.

 

Évidemment, aucun policier digne de ce nom ne confondrait un coupable ailleurs que sur son terrain, mais c'est une incohérence récurrente aux séries policières actuelles. Passons à la suivante qui concerne la vie religieuse et qui est d'un ridicule achevé : la supérieure dans le confessionnal qui écoute les confessions des sœurs ! L’Église catholique romaine n'ordonne pas les femmes prêtres, même pas les religieuses et seul un prêtre peut écouter les confessions. Et quand il s'agit d'un ordre masculin, le supérieur ne peut pas entendre en confession les membres de sa communauté pour dissocier for interne et for externe. Autrement dit, ce n'est pas demain la veille qu'une série policière jouera la carte de la cohérence surtout quand le meurtre a lieu dans un couvent.

 

Crédits photos : captures d'écran

 

01/05/2015

L'église au milieu du village

Cette note sera un billet d'humeur.

Au hasard de la navigation sur la toile, on peut lire de la part de certains internautes, qui se posent pourtant en admirateurs de la vie religieuse, des assertions aberrantes, des approximations ou des attitudes pas très catholiques.

 

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Pour commencer par celles-ci, je vais citer la page Facebook Crazy4nuns qui n'a aucun scrupule de taguer les photos qu'elle affiche sur son mur au nom de cette page alors que celles-ci sont extraites d'un ouvrage consacré aux vêtements religieux à savoir 't Zijn al geen heiligen die grote paternosters dragen. Le prêtre belge néerlandophone qui a publié cet ouvrage en 2002 y a publié des photos des costumes des différentes congrégations présentes en Belgique au XIXe et au XXe siècle. Au nom de quoi peut-on s'approprier son travail ?

 

Sur cette page, j'ai pu voir une personne s'indigner du fait que les carmélites ne vivaient plus dans les mêmes bâtiments que la petite Thérèse. En effet, la communauté lexovienne a fait bâtir une annexe toute neuve à côté des premières constructions. En lisant quelques publications consacrée à Thérèse Martin, j'ai appris que le carmel de Lisieux avait connu, dès le début, des problèmes de salubrité et d'humidité. La vocation des carmélites ne consiste pas à vivre dans un musée, ni à mourir de tuberculose. En effet, le bacille de Koch a fauché d'autres sœurs après Thérèse.

 

Une autre personne relève, de façon accusatrice, qu'elle a vu des carmélites hors de clôture. Gageons que cette personne n'a jamais lu Verbi Sponsa et n'a aucune idée de ce dont parle ce document. Si cela était le cas, elle saurait qu'il y a des circonstances où une moniale peut légitimement quitter la clôture.

 

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Passons maintenant aux blogs qui parlent de vie religieuse de manière péremptoire mais ne laisse pas aux lecteurs l'occasion de poster un commentaire. L'un d'eux s'est intitulé "sœurs de clôture" ce qui ne veut absolument rien dire dans le langage ecclésiastique. Le terme propre est moniale. L’Église catholique romaine n'emploie pas le terme "sœur" pour désigner les religieuses en général, elle emploie le terme "religieuse" tout simplement. Ce site fait beaucoup de publicité à un nombre restreint de familles religieuses. La plateforme à un frère jumeau "vocation-religieuse" qui reproduit les mêmes articles mais ne se limite plus à quelques contemplatives soumises à la clôture papale. Le premier blog met en avant l'habit à l'ancienne, la grille, l'office en latin, le chapitre des coulpes et le rit tridentin. Il confond allègrement ordre et congrégation, un indice assez fiable de profonde méconnaissance de la vie religieuse.

 

Il est assez cocasse qu'en guise de témoignage de la ferveur d'une de ces familles religieuses on y montre deux photos. En fait, l'un est un tableau et le second montre une scène qui aurait tout aussi bien être jouée par des comédiennes en costume. Une photo ne pourra jamais témoigner de la ferveur d'une communauté et la ferveur d'une communauté ne peut être jaugée par les habits qu'elle porte ni à d'autres signes extérieurs. L'institut en question se trouve également portée aux nues sur un forum sédévacantiste, ce qui lui fait une publicité malheureuse, il faut bien le reconnaître.

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Pour terminer, il y a un blog qui s'est constitué pour défendre la congrégation dont j'ai parlé dans le précédent billet : les petites sœurs de Bethléem. Alors que le site dénonçant les dérives sectaires offre la possibilité à l'internaute de laisser un commentaire qui n'ira pas forcément dans le sens de son propos, le blog qui veut lui répondre ne le permet pas. Un petit éventail de témoignages et quelques documents de la part des supérieurs de cette congrégation veulent répondre aux accusations posées contre elle. Or, ce faisant, ce comité se tire une balle dans le pied.

 

Dans sa réponse, la supérieure générale justifie des prises de position qui vont à l'encontre du code de droit canonique. La congrégation admet ne pas respecter les délais imposés par son Église en ce qui concerne le noviciat. Alors que le code de droit canonique demande à ce que le noviciat ne dure pas plus de deux ans, voire deux ans et demi sous certaines conditions très strictes, il n'est pas rare que cette période se prolonge de plusieurs années au-delà de ce terme dans cet institut. Ensuite, s'appuyant sur la tradition bénédictine, elle justifie des pratiques d'immiscion dans le for interne de ses membres.  Quelles que soient les bonnes raisons invoquées, aucune ne peut justifier qu'un institut s'autorise à contrevenir aux lois ecclésiastiques. Les ordres multiséculaires se réclamant de la règle de Saint Benoît respectent ces lois, au nom de quoi cet institut qui n'a pas un siècle d'existence se permet-il de les enfreindre ?

Barbie rentre au couvent et prie le chap b tag.jpg

Enfin tout aussi inquiétant, des parents témoignent que leur fille a interrompu ses études pour entrer dans cet institut pour y rejoindre sa tante. Si l'on peut comprendre qu'un enthousiasme juvénile puisse mener une candidate à un acte aussi inconsidéré, on ne peut pas trouver la même excuse à des supérieurs religieux. Le bon sens et une saine prudence auraient dû, comme cela passe dans beaucoup d'autres instituts des plus fervents et des plus sérieux, leur faire postposer l'entrée au monastère jusqu'à l’obtention du diplôme. En agissant de sorte, les responsables supposent, de manière implicite, que la jeune fille restera de toute façon au monastère alors que la période de probation est là pour exercer un sain discernement. De plus la formation entreprise aurait pu, si elle avait été menée à son terme, être des plus utiles à la communauté. Qu'arrivera-t-il à cette jeune fille si elle ne persévère pas dans cette voie ? Il lui sera fort difficile de reprendre ses études là où elle les avait interrompues.

 

 

Crédit photos : montage personnels ; Thérèse, Alain Cavalier ; Histoire des ordres monastiques, Helyot

30/11/2014

La famille monastique de Bethléem en question

Dans les premiers articles de ce blog, j'ai fait allusion aux nouvelles fondations en spécifiant bien que le fait de les citer ne voulait pas dire que je les cautionnais. Je citais parmi celles-ci les petites sœurs de Bethléem.

 

Il y a quelques années d'ici, une religieuse d'âge mûr, membre d'un ordre contemplatif sérieux, m'a fait état de sérieux dysfonctionnements au sein de cette jeune congrégation : pression sur les consciences, rythmes insoutenables, manipulation ... On me parlait de jeunes femmes qui quittaient la congrégation complètement détruites. D'autre part, tous les monastères de cette famille se présentaient de la même façon, avec le même texte policé et sans relief comme si on avait effacé toute personnalité, tout cachet aux communautés locales.

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J'ai cherché des témoignages allant dans ce sens sans en trouver, jusqu'il y a peu de temps. Mais dernièrement, un ancien moine de cette congrégation, qui y avait rempli de hautes fonctions, a publié depuis une description détaillée de choses fort peut reluisantes. Vous les trouverez sur ce site ou sur celui de l'AVREF.Fabio Barbero énumère l'absence d'un discernement digne de ce nom, le culte du secret, la défiance envers ce qui est extérieur à la congrégation, l'illusion d'appartenir à une élite, l'emprise sur les consciences, la culpabilisation, une christologie défectueuse, l'ingérence de la supérieure générale dans la congrégation masculine, son mode de vie fastueux en désaccord avec ses engagements religieux, etc.

 

Le prieur général ne s'est pas privé de son droit de réponse pour charger gravement son ancien collaborateur. Il le met au piloris et l'affuble d'épithètes peu glorieuses. Le contraste est assez frappant entre l'analyse posée du premier et la charge agressive du second. On n'y trouve ni charité, ni compassion, ni humilité ; le ton est passionnel, il n'y a pas de véritable remise en question.

 

Suite à cette publication, les témoignages d'anciens de Bethléem se succèdent les uns aux autres sur le premier site. Si deux de ces témoignages prennent la défense de la congrégation, les autres portent de graves congrégations contre elle.

 

Je n'ai pas rencontré personnellement d'anciens membres de cette congrégation. Les témoignages que j'ai lu ailleurs me semblent crédibles d'autant plus que mes soupçons avaient été éveillés il y a près de vingt ans par des personnes que j'estime fiables.

Je rappelle que nul ne sait ce qui se passe dans une communauté à part ceux qui y vivent. Les impressions d'amis, de familiers, de parents, etc. sont parfois trompeuses : quand une communauté dysfonctionne, elle essaie de préserver sa façade par tous les moyens.

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Au lecteur à se forger sa propre opinion. Pour ma part, je me borne à appeler à la plus grande prudence et à la vigilance. Il est souhaitable qu'un candidat à la vie religieuse puisse communiquer avec un accompagnateur spirituel, prêtre ou religieux, extérieur à sa congrégation surtout quand celle-ci prête le flanc à la critique.

 

Une forme de vie religieuse n'est pas supérieure à une autre, il n'y a pas d'ordres ou de congrégations plus purs ou plus parfaits que les autres : c'est une affaire d'appel, de vocation. L'esprit d'élitisme signe un orgueil larvé bien éloigné de l'idéal religieux. Un supérieur se doit avant tout de prêcher par ses actes, sa manière d'être, de se conduire et d'agir plutôt que par ses paroles. Humilier ses subordonnés et y montrer de la complaisance, manquer de charité dans ses paroles ou ses actes et ne pas en manifester de regret, appeler à l'humilité quand on se cache derrière sa mission pour refuser de se remettre en question sont des signaux sérieux de dérives.

 

Crédit photos : photos personnelles

22/08/2014

Ici-bas (film)

 


Ici-bas est un film sorti en 2012, basé sur des faits réels. On peut le voir en streaming sur la toile.

Les faits réels sont la dénonciation d'un réseau de résistance par une religieuse, sœur Philomène. Certaines sources indiquent qu'elle aurait agi par jalousie car elle aurait entretenu une liaison avec un prêtre maquisard qui s'était ensuite éloigné d'elle. La lettre de dénonciation fut interceptée par l'armée secrète et on identifia son écriture. Arrêtée par la résistance, elle fut, après que son évêque eut été consulté et averti, exécutée par un peloton d'exécution. Elle avait préféré la mort à une vie de pénitence dans un carmel, alors qu'on lui avait proposé de lui constituer une dot pour lui permettre de s'y retirer.

 

Le film traite le sujet avec intelligence et réalisme. Les petites incohérences sont peu nombreuses et ne gâchent pas l'ensemble du film qui a une approche psychologique crédible et percutante. J'énumère rapidement le fait que les sœurs chantent le magnificat en français, avec des paroles actuelles, plutôt qu'en latin ou dans une version datée,  que la supérieure vient exhorter Soeur Luce pendant la récitation de l'office, l'absence de confessionnal dans une situation qui ne le justifie pas et le détail plutôt cocasse où le confesseur se signe à la place de bénir sa pénitente.

 

Ceci étant réglé passons à l'intrigue. Elle commence par un événement qui peut paraître anodin mais qui donne pourtant le ton à l'ensemble de l’œuvre : une affaire d'amitié particulière entre deux jeunes nonnes. La supérieure intervient pour trancher dans une affaire d'amitié exclusive, un tantinet puérile. L'une des sœurs est envoyée ailleurs et celle qui reste pleure l'absence de son amie.

 

 

Si les sœurs travaillent à l'hôpital et soignent des blessés de guerre, elles vivent tout de même dans le monde clos de leur couvent qui les coupent de certaines réalités de la vie. Elles sont vouées toutes entières à Dieu, dans la candeur de leur jeunesse et tout est fait pour préserver leur innocence. Leur formation d'infirmière leur a appris d'où viennent les bébés, mais cette instruction s'est faite parce qu'il fallait bien.

 

Une religieuse hospitalière, rentrée à 18 ans dans les ordres durant la dernière guerre, m'a raconté que, dans certaines congrégations, on interdisait aux nonnes d'étudier l'anatomie des appareils génitaux, ce qui les mettait en fâcheuse posture au moment de l'examen devant un jury. Heureusement pour la religieuse dont je parle, ce n'était pas le cas là où elle était entrée, au contraire, la maîtresse des études insistait pour que ses sœurs connussent bien cette partie du cours. Mais l'approche de la sexualité sous le biais médical laissait de nombreuses lacunes quant à d'autres aspects, affectifs et psychologiques.

 

Les deux jeunes nonnes séparées n'ont rien fait de mal si ce n'est de s'envoyer des petits billets doux dont le contenu est plus poétique qu'érotique. Leur amitié enfantine vient simplement combler un manque affectif que ne remplit pas une sublimation de leurs instincts par la voie spirituelle. Sœur Luce souffre des mêmes manques et se réfugie dans une spiritualité émotive. Pour le dire de façon plus directe : elle se monte le bourrichon. L'attirance qu'elle éprouve pour ce résistant qu'elle a un jour croisé se teinte d'un mysticisme de mauvais aloi.

 

 

Faute de pouvoir voir en face ses pulsions pour ce qu'elles sont, elle sombre dans une exaltation romantique, aggravée par l'atmosphère claustrale dans laquelle elle vit et qui la maintient dans un monde artificiel. Le prétexte spirituel est là pour cautionner ses actes : elle voit Dieu dans le blessé, c'est encore Dieu qui guide ses pas, permet son escapade, etc. Sa maturité affective est digne d'une gamine de quatorze ans.

 

Le prêtre résistant, quant à lui, est confronté à un tout autre monde. Les réalités de la guerre, ses horreurs, son absurdité et sa violence ont ébranlé sérieusement sa foi. Il ne trouve plus de consolation dans la prière et la spiritualité ne peut pas  lui servir d’échappatoire. Il n'y a pas seulement les combats dans le maquis, mais aussi les collaborateurs à éliminer. Lorsqu'il est témoin de près de la mort de l'un d'eux, il a du mal à gérer la violence de la scène au point d'en venir à son tour violent. Trop secoué par ce qu'il vient de vivre, il se laisse aller à cette violence qu'il vient d'encaisser et abuse de cette femme naïve qui vient ingénument à lui.

 

Soeur Luce nie sur le coup, cette violence dont elle est victime et persiste à se réfugier dans son univers exalté et sentimental. Le prêtre ne parvient ni à trouver les mots justes pour s'excuser ni à la ramener à la raison. S'il reconduit la nonne à son couvent, il n'est pas à même de la délivrer de ses dernières illusions. Il faudra qu'elle fugue pour de bon et soit confrontée à la dure réalité pour comprendre enfin que ses sentiments ne sont pas partagés.

 

 

Son retour au couvent inaugure une dépression qui la mènera à la mort. En se murant dans le silence, en se laissant dépérir, elle retire à ses supérieurs les moyens de lui venir en aide. C'est à l'intervention de l'évêque mis au courant de la situation par le prêtre résistant qu'elle doit de bénéficier de la miséricorde de ses consœurs. Faute d'en savoir plus, son entourage pense faire preuve de bonté en la réintégrant dans sa maison d'origine alors qu'il aurait fallu l'éloigner et la couper de tout ce qui pouvait lui rappeler ses amours déçues. Réfugiée dans son exaltation pseudo-mystique, elle voit à présent le diable là où elle voyait Dieu. Elle trahit ceux par qui elle se sent trahie. Elle inclut toute la cellule de résistance dans sa rancœur envers le prêtre.

 

Ses lettres de dénonciation sont interceptées et on reconnaît son écriture. Les résistants éprouvent des répugnances à exécuter une nonne et consultent l'évêque acquis à leur cause. Le prélat se montre sévère mais offre tout de même une alternative : un carmel en Espagne. Enfermée dans sa dépression mortifère, Sœur Luce préfère la mort. 

 

Le mérite du cinéaste est d'avoir mis le doigt sur un phénomène qui est bien connu des vrais mystiques. Faute de clairvoyance, des sentiments très humains peuvent passer pour des manifestations divines. Quand une émotivité à fleur de peau se mêle à des élans spirituels, le terrain est prêt pour bien des égarements. Quand l'intéressé à un accompagnateur spirituel valable et qu'il l'écoute, les choses rentrent dans l'ordre d'elles-mêmes. Mais s'il n'écoute que lui-même ou si l'accompagnateur spirituel est lui-même quelqu'un d'exalté, ils risquent de foncer droit dans le mur. La vraie vie mystique passe par un dépouillement du ressenti, que l'on appelle parfois "sécheresse" et qui est nécessaire pour épurer l'élan vers Dieu de ses scories.

 

 

 

05/08/2014

La journaliste qui ne maîtrisait pas son sujet

Les hasards de la navigation sur la toile m'ont amené à découvrir un article sur le site Madame Figaro, signé Ophélie Ostemann et intitulé "Les femmes resteront interdites sur Mont Athos".

 

De quoi s'agit-il ? Il existe une presqu'île grecque à laquelle on n'accède que par la mer et où des moines orthodoxes de différentes nationalités ont établi leur séjour. Le mont Athos est occupé par une vingtaine de monastères exclusivement masculins. Depuis près d'un millénaire, cette théocratie est interdite aux femmes et les moines n'ont pas l'intention de changer d'avis.

 

La journaliste termine son article par cette phrase malheureuse et tout à fait hors de propos : "Une présence qui restera frappée d'interdit tant que le célibat des prêtres ne sera pas remis en question…" Le site ne donnant pas la possibilité de réagir à l'article, je le fais par ce biais.

 

prêtre orthodoxe et sa famille

L'Eglise orthodoxe n'impose pas le célibat aux prêtres. Elle ordonne des hommes mariés depuis toujours ; des hommes qui assument aussi leur rôle de père de famille en plus de leur tâche pastorale. Non seulement le célibat n'est pas imposé aux prêtres orthodoxes, mais de plus, au Mont Athos, on trouve non pas des prêtres mais des moines. Si certains de ces moines sont prêtres, c'est loin d'être une généralité. Le célibat est l'un des engagements intrinsèques à leur condition monastique,  autrement dit, il est impossible d'être moine sans se vouer au célibat comme il est impossible d'être aviateur sans piloter un avion ou d'être coiffeur sans toucher à une chevelure. Par contre on peut être un prêtre orthodoxe et avoir femme et enfants.

 

Cette réflexion sur le célibat des prêtres qui concluait l'article n'avait pas donc de raison d'être et ceci à double titre.