25/03/2013

La religieuse de Diderot selon Nicloux, après visionnage.

Eh bien voilà qui est fait : j'ai vu le film de Nicloux en entier et je ne le regrette pas. Cela se laisse regarder avec plaisir. Je ne me suis pas ennuyé. Les comédiennes font honneur à leur rôle. Louise Bourgoin manque un peu de relief dans son interprétation. La diction est parfois négligée, ce qui gâche la perception de certains dialogues. Contrairement à ce que laisse voir la bande annonce , Pauline Etienne est digne et convaincante dans sa quête de liberté. Le film a du rythme et du souffle. 

 

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Ceci dit, le film contient pas mal d'incongruités. Certaines sont dues à la plume de Diderot, d'autres aux raccourcis de Nicloux. En effet, en voulant simplifier la trame, le réalisateur a provoqué certaines incohérences.

 

Commençons par la première cérémonie. La mère de Moni parle à Suzanne d'accomplir son noviciat en prenant le voile. Or, ce qu'on appelait la prise de voile, alors, n'était pas l'entrée au noviciat, mais la profession. Nicloux fait à ce sujet de grosses confusions.


Une prise d'habit traditionnel se déroule comme suit : la candidate se présente en habit séculier, parfois festif ou même, les siècles derniers, en robe de mariée. A noter que la robe de mariée, blanche avec son voile, est une invention du XIXe siècle.

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Elle est interrogée sur ses motivations par le prêtre qui préside la cérémonie. Le "dialogue" est issu du cérémonial de l'ordre ou de la congrégation. On y demande expressément si la candidate accomplit la démarche de son plein gré. Ensuite le prêtre bénit l'habit et le remet à la candidate. Celle-ci se retire avec la maîtresse des novices ou une autre sœur dans une pièce adjacente pour revêtir la robe et le voile. Dans certaines branches franciscaines, la candidate est dévêtue au chœur même, entourée de toute la communauté pour revêtir ensuite l'habit.  Si elle l'a quitté, la candidate revient au chœur. Selon l'ordre ou la congrégation, le prêtre peut donner ensuite les autres pièces de l'habit comme la ceinture, le scapulaire, le manteau de chœur quand il y en a un, avec une phrase qui exprime le symbolisme de cet élément. Mais ce n'est pas le cas partout.

A aucun moment on ne fait mention de vœux. On demande simplement à la candidate ce qu'elle demande, si elle est là de son plein gré, si elle désire persévérer et on l'assure de la prière de la communauté. A la fin de la cérémonie, la novice reçoit son nom de religion. Il suffit de taper "cérémonial de vêture et de profession" dans un moteur de recherche pour trouver facilement de vieux livres numérisés qui vous donneront tous les détails sur la façon dont cela se passait dans telle ou telle congrégation.

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La cérémonie où Suzanne refuse de prononcer des vœux, alors qu'elle serait censée commencer un noviciat, est donc de la plus haute fantaisie. Une novice ne prononce pas de vœux, cela se fait à la profession. Elle ne vient pas non plus au chœur avec sa robe de religieuse. Celle-ci doit être d'abord bénite, puis reçue et revêtue. La couronne de fleurs se met après la cérémonie, quand la novice porte l'habit de l'ordre.

 

Dans le roman de Diderot, Suzanne accepte de prendre l'habit à cause des pressions qu'on exerce sur elle. Puis elle se résigne à "faire semblant" jusqu'à sa profession, pour qu'on la laisse tranquille. C'est au moment d'émettre ses vœux qu'elle annonce publiquement qu'elle refuse de faire profession. Rivette fait commencer son film par cet esclandre. Nicloux préfère tout mélanger au détriment de la vraisemblance et de la cohérence. Ne dit-il pas d'ailleurs dans une interview, qu'en matière de vie religieuse il s'est basé sur "l'imaginaire collectif" ? Il est vrai qu'aujourd'hui peu de personnes sont familiarisées avec les cérémonies initiatiques des monastères...

 

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De même le détail du drap mortuaire. Dans certaines ordres et congrégations, surtout là où on suit la règle de St Augustin, les professes étaient symboliquement recouvertes d'un catafalque après avoir prononcé leurs vœux. Après, pas avant . Le refus de Suzanne fait qu'elle n'aurait jamais dû connaître cette étape.

 

Toujours dans le roman de Diderot, Suzanne quitte (la Visitation) Sainte-Marie pour la maison familiale où elle reste enfermée dans sa chambre. De guerre lasse, elle cède et accepte de se cloîtrer. Ses parents ont du mal à trouver un endroit où l'on voudrait d'elle après l'esclandre à Sainte-Marie. Elle finit par être acceptée à Longchamp, une abbaye de clarisses, réputée à l'époque du philosophe pour la beauté des offices. 

 

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Nicloux prend le parti de la faire revenir dans son premier couvent, par la bonté de la mère supérieure. C'est le summum de l'invraisemblance. Jamais on n’accepterait de recevoir à nouveau une novice qui aurait publiquement refusé de prononcer ses vœux ou une postulante qui aurait refusé publiquement de prendre l'habit.  L'avis de la supérieure n'est pas tout puissant. L'admission d'une candidate doit être votée par le chapitre. Un supérieur ecclésiastique aurait pu même éconduire la candidate avant même qu'elle se présente.

 

On voit, à plusieurs reprises, Suzanne échanger quelques mots avec une autre sœur au réfectoire. Le réfectoire est un lieu "régulier", c'est à dire où tout se déroule selon les règles, on n'y parle pas. Les repas se déroulent en silence ; la seule voix autorisée est celle de la lectrice. Parfois la supérieure peut y faire certaines annonces, en fin de repas,  mais en aucun cas les sœurs ne parlent entre elles. Ou alors c'est que le relâchement du monastère est bien avancé. C'est arrivé dans certains monastères de l'époque, mais ce n'est pas une telle maison où les nonnes font tout et n'importe quoi que nous présente Nicloux.

 

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Une fois la première supérieure décédée, on voit apparaître la nouvelle sortie de nulle part, au point que Suzanne ne doive poser la question : Qui est-ce ? Étonnant ! Les supérieures viennent rarement d'ailleurs. Elles sont élues par le chapitre du monastère. Pour Diderot, il s'agit bien d'une religieuse de la maison. Pourquoi Nicloux veut-il la faire venir d'un autre couvent ? Mystère et boule de gomme.

 

Plutôt que de faire demander du papier à sa supérieure, Nicloux envoie sa Suzanne le voler, nuitamment, à l'économat. Le hic, c'est que la nuit, toutes les portes des offices (des lieux de travail) sont fermées à clé. Suzanne était-elle initiée à la serrurerie ou armée d'un rossignol ? Lui avait-on appris à crocheter une serrure ?

 

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On voit régulièrement Pauline Etienne en cheveux notamment dans les scènes qui se passent la nuit. Cela va à l'encontre des usages. Les nonnes portaient, à cette époque, une coiffe pour dormir, un voile de nuit. De même qu'il était interdit à une femme d'entrer tête nue dans une église, dans un lieu où l'on disait la messe. Il pouvait arriver qu'on retire son voile à une religieuse punie et qu'elle doive se retrouver en guimpe, mais jamais en cheveu. Le fait d'avoir les cheveux courts étaient considéré comme une humiliation, à l'époque. Donc, Suzanne qui se promène dans le château en déshabillé, sans rien sur la tête, c'est très invraisemblable.

 

Dans la scène de la mise à nu, on voit les habits s'entasser en paquet sur le sol. C'est peut-être très joli pour l'esthétique cinématographique mais dans les faits, l'habit est un élément béni qu'on traite avec respect. Quand on l'enlève on le plie et on le pose sur quelque chose. L'usage faisait qu'on baisait les pièces de l'habit avant de l'enfiler. Une supérieure qui fait distribuer des cilices ne permettrait pas qu'on traite n'importe comment le "saint habit". Pour continuer dans le même registre, Suzanne doit nettoyer le parquet à genoux, sa robe traîne sur le sol. Quand une nonne doit effectuer ce genre de travail, elle trousse son habit, c'est à dire, elle le relève jusqu'à la taille laissant voir la jupe qu'elle porte en dessous.

 

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Une autre chose m'a mis mal à l'aise, c'est lorsque la supérieure vient rechercher Suzanne dans son cachot parce qu'elle a besoin d'elle pour le concert des "Ténèbres". S'il y a bien un moment dans l'année liturgique où un concert est mal venu, c'est bien la semaine sainte et l'office des Ténèbres.

Il faut savoir que l'abbaye de Longchamp où Diderot fait rentrer Suzanne pour son second essai n'était pas connu pour sa régularité (fidélité aux règles). Les gens huppés s'y rendaient en masse pour écouter les offices depuis qu'une cantatrice était entrée à l'abbaye. Le monastère n'a pas hésité à faire venir des chanteurs des choeurs de l'opéra pour relever ses offices. En attirant du beau monde, on attirait de généreuses aumônes, mais aussi des personnes galantes qui venaient là pour se montrer. L'affaire finit par faire scandale et l'archevêché de Paris interdit l'accès au chœur des nonnes pour ce fameux office des Ténèbres. Il dut se dire désormais, portes fermées. Dans la mesure où l'on représente une supérieure sévère, portée sur l'ascèse, il était mal venu d'employer le mot "concert" pour l'office des Ténèbres. Par ailleurs, il est difficile d'identifier la musique que les nonnes sont censées interpréter. Il est déjà étonnant d'entendre de la polyphonie dans de telles circonstances, mais je n'ai pu la comparer aux auteurs tels que Charpentier ou Couperin. Pour terminer, la Suzanne de Nicloux chante de la gorge et c'est assez désagréable à entendre. On est loin de la belle voix décrite par Diderot.

 

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Après l'intronisation de Mère Christine, Suzanne en appelle contre ses vœux. On ne fait pas d'allusion, dans le film, à la mort de son père ni à celle de sa mère. Or il aurait été impensable qu'elle n'entame une telle procédure si ses parents n'étaient pas décédés, puisque c'étaient eux qui l'avaient poussé à se cloîtrer.

Le dialogue entre Suzanne persécutée par ses sœurs et l'archidiacre a été écourté et cela se fait au détriment du sens. Le prélat demande pourquoi Suzanne n'a pas de crucifix, elle lui répond qu'on le lui a enlevé. Dans le dialogue de Diderot, il lui demande aussi pourquoi elle n'a pas de rosaire ni de bréviaire, ce à quoi elle répond qu'on les lui a ôtés. Nicloux éclipse ces quatre phrases pour en venir directement à la question : comment priez-vous ? On peut très bien prier sans crucifix, cela n'a pas beaucoup de sens. Par contre sans rosaire ni bréviaire, les choses sont plus compliquées. Quoique l'héroïne de Diderot avait trouvé la solution : la prière du cœur.

 

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L'avocat explique à Suzanne qu'il va en appeler au pape et lui demander son "nihil obstat". Si M. Manouri avait envoyé au pape le réquisitoire que lui fait écrire Diderot, il aurait connu quelques petits soucis avec le "saint office" (l'inquisition). En fait, la démarche pour être relevé de ses vœux se faisait d'abord auprès de l'officialité, c'est à dire les tribunaux ecclésiastiques. Si l'évêque n'accordait pas la dispense, la religieuse, ou le religieux, prenait un avocat et portait l'affaire devant les tribunaux civils, ce qu'on appelait à l'époque "le parlement". Le nihil obstat ne concerne pas les affaires de dispenses des vœux. C'est le terme par lequel les autorités ecclésiastiques approuvaient la publication d'ouvrages à caractère religieux.

 

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On voit l'avocat accompagner Suzanne jusqu'à son nouveau couvent puis lui serrer la main, ce qui est tout à fait incongru : on ne touche pas une religieuse. A Saint-Eutrope, la nouvelle supérieure déclare à Suzanne : "Votre supérieure était ma petite élève à Port-Royal". Port Royal des Champs était une abbaye cistercienne haut lieu du jansénisme. Elle fut détruite et ses religieuses dispersées en 1710. Elle avait une succursale à Paris, également appelée Port-Royal, qui fut cédée à la même époque et pour les mêmes raisons, à des visitandines. Celles-ci y restèrent jusqu'à la révolution française en se dévouant à l'éducation des petites filles. Le hic c'est que la mère de St Eutrope est une annonciade et non une visitandine. Comment aurait-elle pu avoir comme élève mère Christine qui serait devenue ensuite supérieure d'un couvent d'un ordre inventé par Nicloux? De surcroît, ce genre de détails n'apportent rien.

 

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Pour en terminer avec les incohérences, il y a la scène de la confession à la chapelle, sans confessionnal, sans grille, sans voile. Le concile de Trente a imposé qu'il y ait une grille entre le prêtre et le pénitent. Pour pallier à l'incommodité des églises, Charles Boromée a imaginé ce petit cagibi qui protégeait le prêtre du froid durant les longues séances de confession : le confessionnal. De plus, un prêtre ne pouvait regarder une femme dans les yeux. En l'absence de grille, la religieuse aurait du avoir un voile devant le visage, comme c'était l'usage avant l'introduction du grillage.  Enfin, il est plaisant, après avoir vu Suzanne se promener en cheveux la nuit tout le long du film, de voir la supérieure saphique être mise au lit en habit, après l'une de ses crises de folie.

 

Crédits photos : La religieuse de Nicloux, Le Pacte ; Cérémonial des Capucines, Cérémonial des Adoratrices du Sacré Coeur, numérisés par Google ;Prise d'habit aux carmélites, par Jules Rougeron,; Abbaye ND du vivier ; Départ des annonciades de Menton : Fr3 ;Diurnal du bréviaire, numérisé par Google ; autres images libres de droit.

15/02/2013

La religieuse de Diderot

Puisqu'un film, inspiré de son roman, sortira en salle au printemps prochain, penchons-nous sur cette oeuvre. Avant de parler de La religieuse de Diderot, il faut parler de la soeur religieuse du même Diderot. En effet,  Angélique, la soeur du philosophe,est entrée vers l'âge de dix-neuf ans chez les Ursulines. Personne ne l'y a poussée, ses parents se sont même employés à l'en dissuader. Elle y meurt folle, une dizaine d'années plus tard. L'austérité de la vie monacale est sans doute la cause de son aliénation et de son décès précoce.

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Diderot commence son roman douze ans après le décès de sa soeur. C'est qu'une autre affaire fait jaser dans les salons. Une certaine Marguerite Delamarre en a appelé au parlement, c'est à dire au tribunal, contre ses voeux. N'oublions pas que nous sommes à une époque qui ne connaît pas la séparation de l'Eglise et de l'Etat.  Cette nonne est entrée en religion parce que sa mère l'a convaincue d'expier ainsi sa naissance adultérine. Marguerite Delamarre est déboutée de sa demande et finit ses jours au couvent.

 

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Ce qui va devenir au roman est, au point de départ, un canular. Diderot veut convaincre un de ses amis, le marquis de Croismare, de revenir à Paris et, pour l'en persuader, il lui envoie la requête d'une certaine Suzanne Simonin, cloîtrée contre sa volonté qui , déboutée de sa requête d'être relevée de ses voeux, a fini par s'enfuir et se tient terrée dans l'attente d'être secourue. Le texte final du roman est en ligne, on le trouve sur wikisource.

 

Mais qu'en est-il pour le fond du texte ? Quelle est la part de vérité ? On ne doit pas perdre de vue que Diderot est fortement anticlérical et ce serait une erreur de considérer sa prose comme une peinture exacte de la vie des monastères au XVIIIe siècle. Il faut d'abord se resituer dans l'époque où les religieuses sont moins nombreuses que les religieux, et, proportionnellement, beaucoup moins nombreuses qu'elles ne le seront à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Ce qui fait dire à certains que la "crise des vocations", tout du moins, en ce qui concerne les nonnes, n'est jamais qu'un retour à la normal après une explosion de vocations inhabituelle dans l'histoire.

 

Force-t-on ses enfants à entrer dans les ordres contre leur gré, sous l'Ancien Régime ? La réponse est positive, mais les cas sont beaucoup moins fréquents que ne le laissent supposer certains libertins et ils touchent davantage les garçons que les filles. Il faut savoir qu'un religieux, à cette époque, n'hérite pas. On a donc tout intérêt à encourager à se cloîtrer les enfants d'un premier lit quand il y a remariage, pour avantager les enfants du nouveau conjoint. Certains parents usent de moyens de persuasion assez musclés : enfermement, coups, menaces de déportation aux Amériques, ou d'enrôlement dans l'armée pour les garçons.

 

Accueillir des vocations forcées peut s'avérer un choix regrettable pour un couvent. En effet, certaines nonnes-malgré-elles peuvent mener la vie dure à leurs consoeurs et semer le trouble dans la communauté, refuser de s'en tenir aux règles et être cause de scandales. Parfois, les religieux doivent requérir au bras séculier pour calmer les forcenés.

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Le cas inverse semble être plus fréquent : au XVIIIe siècle, il y aurait plus de vocations contrariées que de vocations forcées, plus de jeunes filles qui doivent vaincre l'opposition de leurs parents pour prendre le voile que de parents qui contraignent leur fille à se faire nonne.

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Entre ces deux extrêmes, il y a une situtation intermédiaire qu'on peut raisonnablement supposer. Certains monastères, à cet époque, sans être réellement relâchés, offrent une vie relativement commode de dames en chambre. Le couvent peut s'avérer une voie honorable à celles qui ne tiennent pas à contracter mariager ou qui ne le peuvent pas, à cause d'un revers de fortune, d'un accident de santé, etc. Les filles qu'on ne peut caser nulle part,  peuvent s'accomoder d'une vie de dévotion qui leur laisse une liberté relative, sans avoir une réelle vocation.

 

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C'est ce qu'on peut déduire quand on voit le train de certaines de ces dames à l'époque. Ainsi les cisterciennes d'Herkenrode refusent d'adopter l'habit de leur ordre pour garder leur tenue noire qu'elles jugent plus seyantes. On voit leur coiffe, au fil des siècles, s'empeser et se courber pour mettre en valeur leur figure, avec beaucoup de coquetterie . Elles refusent de s'assujettir à une clôture étroite qui, selon elles, feraient fuir les candidates. Les abbesses vivent dans de petits palais et ont leurs aises. En dehors de celui de dire l'office, les moniales capitulantes n'ont pas de réelles obligations contraignantes.

 

Revenons-en à l'oeuvre de Diderot.  Le roman, rédigé par épisodes, ne sera édité qu'à titre posthume en 1796. Dans les années soixante, le réalisateur Jacques Rivette en entreprend une adaptation cinématographique. Mais le film se heurte à la censure avant même sa sortie en salle. On tente de l'interdire. L'oeuvre est considérée comme blasphématoire et déshonorante pour les religieuses. Le film finit par être autorisé en 1967 mais interdit au moins de dix-huit ans. On peut le trouver actuellement en entier sur la toile, avec des sous-titres en espagnol.  Il est probable qu'il ne restera pas très longtemps en ligne.


 

Le film colle plutôt au texte de Diderot, mais il prend le parti d'inverser la fin du roman. En effet, dans le texte, Suzanne, après sa fuite, atterrit dans un milieu libertin qu'elle fuit pour préserver sa vertu et se retrouve à travailler comme blanchisseuse. Dans le film, elle passe du statut de blanchisseuse à celui de mendiante pour finir par se retrouver parmi des libertins et préfère se donner la mort. L'ensemble du film est marqué par une étonnante sobriété et la réalisation est novatrice pour l'époque, même si, aujourd'hui, on peut trouver l'ensemble vieillli.

 

Dernièrement, j'ai appris qu'une nouvelle adaptation venait d'être tournée et avait été présentée dans un festival. À en juger par la bande annonce, le ton est tout autre. La Suzanne de Rivette est forte et empreinte de dignité dans son malheur. Celle de Nicloux adopte, tout au long de la bande annonce, un ton larmoyant.


Naturellement, il faudrait avoir vu le film en entier pour en juger. Seulement, rien que dans la bande annonce, on relève pas mal d'élements incohérents. La première chose qui fait mal aux yeux, ce sont les costumes des nonnes. Je ne connais aucun ordre, aucune congrégation qui a un habit aussi ... haut en couleur que celles du premier couvent. Même en glânant sur la toile, je ne trouve aucune trace d'un ordre portant un habit bleu-gris une guimpe carrée et arborant un scapulaire écru aux allures de cuculle.Tout au juste ai-je appris l'existence de l'ordre des religieuses de la pénitence de Jésus-Christ, dites "sachettes" parce qu'elles paraissaient vêtues d'un sac. Elles ont disparus de Paris vers la fin du XIIIe siècle. Certains disent que leur habit était bleu ou gris, sans en être sûrs.

 

 

 

Alors de quoi s'est inspiré le réalisateur ? Je ne demande qu'à l'apprendre. L'héroïne de Diderot est censée être entrée à Longchamps, une abbaye de clarisses. Je ne connais aucune clarisse avec un habit semblable. D'ailleurs, ces nonnes portent une ceinture de cuir et non une corde, la marque de la famille franciscaine.

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Ces soeurs ont une guimpe carrée comme les Visitandines, les couleurs de leur habit sont l'inverse des annonciades célestes (ou célestines) qui portent un habit blanc avec un scapulaire et un manteau bleus. Dans ces deux familles religieuses, comme dans beaucoup d'autres, on utilisait, autrefois, un drap mortuaire lors de la profession religieuse.

 

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La cérémonie de profession n'est pas mal non plus dans le genre. Cinq filles s'apprêtent à faire prononcer leurs voeux avec une étrange coiffe sur la tête. Il est vrai que la cérémonie de profession reprenait autrefois celle de la prise d'habit, ce n'est pas pour autant qu'on laissait guimpe et voile au vestiaire. C'est plutôt la ceinture qu'on aurait laissée de côté, puisqu'elle est un élément constitutif de l'habit. Quant au fameux drap mortuaire, c'était après avoir prononcé les voeux et pris le voile noir que les nouvelles professes en étaient recouvertes, et pas avant.

Le nombre de candidates à la profession est assez ahurissant. Il suffit d'un rapide calcul pour se rendre compte de l'incohérence. Cinq nouvelles nonnes par an entraineraient un accroissement exponentiel de la communauté.  A moins que les soeurs ne tombent comme des mouches, une fois leurs voeux prononcés, il faudrait compter sur une communauté de deux cents nonnes.

 


 

Sur cet extrait, je compte une quinzaine de novices pour une trentaine de professes, un déséquilibre important. Les novices représentent deux cinquièmes de la communauté, ça ne tient pas la route. Une nonne ne passait qu'un an au noviciat à cette époque, deux ans, dans certains ordres, parti que prend Diderot. Si la nonne entre au noviciat à dix-huit ans et qu'elle décède à soixante ans, elle passe un vingtième de sa vie religieuse au noviciat pas deux cinquièmes. Une abbaye du XVIIIe siècle n'est pas la maison mère d'une congrégation apostolique du XIXe siècle qui envoie des novices à ses filiales une fois leur voeux prononcés. Nous ne sommes pas dans "Au risque de se perdre" !

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Autre détail cocasse, si les pensionnaires et les novices ont la place qui leur revient au réfectoire, on les retrouve pêle-mêle au choeur. A la chapelle, en procession comme au réfectoire, les nonnes se rangent par rang de profession et, pour les novices, par date d'entrée au couvent. On devrait logiquement trouver regroupées les pensionnaires et les novices, encadrées seulement des professes qui ont la charge de s'en occuper.

 

 

Dans le même genre, la scène de dénudement de la protagoniste. A mon sens, elle est d'une parfaite inutilité et d'une totale incohérence. La Suzanne de Diderot explique qu'elle se retrouve, un jour, privée de ses vêtements qu'elle doit troquer contre un cilice. Etre nu, au XVIIIe siècle veut dire être en chemise. Qu'une nonne puisse obliger une autre à se mettre dans le plus simple appareil, et ce au nom de la vertu,  m'apparaît comme un complet non sens. Diderot ne fait-il pas dire plus tard à Suzanne qu'il ne lui est défendu de "se regarder", de dévoiler sa propre nudité ? Il est tout à fait possible d'ôter sa chemise par le bas tout en revêtant un cilice (une chemise de crin) par le haut sans rien faire voir d'inconvenant.

 

Un autre détail qui fait sourire, c'est la façon dont Suzanne arrache sa guimpe et son voile, de l'arrière vers l'avant, sans la dénouer ou sans enlever l'épingle. Somme toute, la meilleure façon de se faire mal. De même, un scapulaire à bretelles doit être maintenu par des épingles, sinon il ne tient pas en place, il va de droite à gauche et le désordre dans la tenue est fort mal vu chez les nonnes.

 

 

 

Question costumes, on s'y retrouve mieux pour le second monastère. En effet, Saint-Eutrope était, à l'époque, un couvent d'annonciades et, à quelques détails près, c'est l'habit des annonciades qu'arbore Isabelle Huppert. Diderot semble ignorer que ce couvent, sis à Arpajon, était consacré au soin des malades. D'ailleurs, l'écrivain a écrit sainte-Eutrope au lieu de saint-Eutrope. Je ne m'attarderai pas sur l'épisode de l'abbesse saphique. Penser que les couvents de femmes sont peuplés de lesbiennes relève du phantasme. La proportion d'homosexuels est la même au cloître qu'ailleurs. D'ailleurs, il est plus courant de voir une sexualité refoulée que déclarée chez les religieux de cette orientation. La supérieure de sainte-Eutrope a-t-elle été inspirée par Louise-Adélaïde, fille du régent, devenue abbesse de Chelles ? Pour le moment, je n'ai encore rien trouvé de convainquant pour l'étayer. La personnalité de l'abbesse de Chelles est loin de faire l'unanimité.

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Je ne sais pas si j'irai le voir à sa sortie. Jusqu'à présent, je préfère l'oeuvre de Rivette, même si le film a vieilli aux extraits que j'ai pu voir sur la bande annonce.

Crédits photos: Marie de L'incarnation, libre de droits ; The nun's story, WB ; La religieuse, Jacques Rivette, captures d'écran ;La  relgieuse, Nicloux, captures d'écran; Barbara de Rivière d'Arschot, grootheers.be ; dessin d'anonciade d'après photo, portrait de Jeanne de Valois, libre de droits; Le diaalogue des carmélites, P.Agostini, captures d'écran; Reucueil de tous les costumes des ordres, tome 4,Googlebooks.