06/08/2015

Caïn ? Cahin-caha ! La nonne dans la mythologie télévisuelle. Episode 5

Les séries policières semblent se passer le mot pour que l'un de leurs épisodes se déroulent dans le milieu si mystérieux des couvents. Voici que Caïn, série française, s'y met aussi. Il faut dire que les scénaristes de Caïn multiplient les invraisemblances au fil des épisodes. Il n'y a rien d'étonnant d'en voir dans celui où des jeunes religieuses meurent de façon suspecte : Dieu, Caïn, etc.

 

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Question habits, les costumiers ne s'en sont pas trop mal sortis.  L'habit est traditionnel et porté à la mode du XVIIIe siècle, avec pas mal d'épingles, ce qui est un bon signe, pour éviter que le voile ne s'en aille dans tous les sens. La supérieure est appelé "Mère Abbesse" titre qui ne se donne que dans la famille bénédictine ou chez les clarisses. Une corde sert de ceinture alors que le costume n'appartient à aucun ordre connu. Notons également l'énorme croix de bois en sautoir qui donne une impression plus carnavalesque que crédible.

Là où ça devient cocasse, c'est quand on voit les locaux où la pierre nue est apparente, mal rejointoyée et où le plafonnage est absent. Ce serait génial pour un film se déroulant au moyen-âge. A l'époque contemporaine, ça ne tient pas la route. On dirait que cela a été tourné dans une ruine encore en bon état.

 

Le couvent est peuplé de beaucoup de jeunes sœurs, beaucoup de voiles blancs et de très peu d'âgées. C'est plus photogénique, je veux bien le croire, mais ça n'est pas la réalité du terrain. Nous vivons à une époque de vieillissement des communautés et de raréfaction des vocations.

 

Nous apprenons que deux sœurs viennent de mourir dans des conditions suspectes. Dans un cas pareil, ce n'est pas seulement la police que l'on voit, mais les supérieurs hiérarchiques. Il y aurait une enquête ecclésiastique, une visite apostolique. Hors, jamais on ne verra un représentant de l'évêché ou d'un éventuel conseil général dans l'épisode.

 

Une sœur brûlée est à l'infirmerie, sous perfusion. Nous avions pu la voir, les vêtements en feu, dans la scène inaugurale. Dans un cas pareil, on appelle l'ambulance. Les infirmeries de couvent sont là pour soigner les petits bobos, pas pour se substituer à l'hôpital, avec kit de perfusion et une réserve de médicaments digne de l'officine d'un pharmacien.

 

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On découvre ensuite un atelier où les nonnes découpent des poulets à grande cadence avec un panneau d'affichage où figurent les sœurs méritantes. Il peut arriver que des nonnes gagnent leur vie en vendant du pâté, des oeufs ou certaines préparations alimentaires. Elles n'en sont pas moins soumises au mêmes réglementations d'hygiène que les autres producteurs. On voit mal les sœurs travailler dans un abattoir avec leur grand habit et une charlotte sur leur guimpe en guise de voile.

 

Quand l'un des policiers demandent si le panneau où est affiché le nom des sœurs méritantes est compatible avec "l'esprit d'égalité et de désintéressement dont vous avez fait vœu" la nonne répond "mais bien sûr" ! Il n'y a pas de vœu monastique d'égalité ou de désintéressement, pour rappel. Il y a juste des vœux de chasteté, de pauvreté et d'obéissance ou des vœux d'obéissance, de conversion de mœurs et de stabilité de lieu. Pas d'autres vœux que ceux-là.

 

Ensuite, un tableau d'affichage des sœurs méritantes est évidemment impensable et incompatible avec l'esprit religieux. Les tableaux d'honneur, on laissera ça à "Retour au pensionnat". La vie religieuse est tout le contraire de l'exaltation de quelques individus décrétés méritants. Au fait, sur la photo de l'une des sœurs, l'on voit une grande mèche de cheveu dépasser de son bandeau. Quand on se fait prendre en photo, on essaie d'être habillée impeccablement. (Vu de plus près, via une capture d'écran, la photo semble résulter d'un très mauvais montage)

 

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L'abbesse reconnaît qu'elle est entrée dans les ordres parce qu'elle était en colère contre notre monde. On se demande comment avec de telles motivations elle a pu être admise dans un cloître et finir supérieure. On voit ensuite l'enquêteur s'imposer comme retraitant dans ce couvent qui ignore ce qu'est la clôture monastique. En effet, si certains monastères offrent aux personnes du même sexe la possibilité de faire une retraite en clôture, il est impensable qu'une personne de sexe opposé y passe la nuit. Pas d'homme en retraite à l'intérieur d'un couvent de femmes, à l'hôtellerie, oui, mais pas en clôture.

 

Quand le policier voit qu'une des nonnes n'est plus au même emploi que le jour d'avant, la mère abbesse lui déclare qu'elle l'a envoyée cueillir, en l'appelant par son prénom, sans utiliser le "sœur" devant. Elle lui dit aussi que guider les novices dans leur discernement fait partie de sa responsabilité. Dans une communauté aussi formelle que celle présentée, on n’appellera jamais une nonne par son simple prénom, sans le titre de sœur. Si la supérieure a son mot à dire dans le discernement des vocations, ce n'est pas sa tâche première. Cela revient à la maîtresse des novices, une personne totalement absente de cet épisode.

 

A peine deux minutes plus tard, l'abbesse qui se targuaient de discernement explique qu'on admet tout le monde dans sa communauté, des personnes à la dérive, sans repère, traumatisées qui échouent là comme le point de la dernière chance. En soi, ce n'est pas le but d'un ordre religieux, à moins qu'il ne s'agisse de son charisme propre : permettre à des personnes au passé tumultueux d'entrer dans la vie religieuse. Mais alors, ça se fait avec un accompagnement bien rôdé, pas au petit bonheur la chance, avec un grand coup d’encensoir et d'eau bénite.

Certaines communautés le font sans qu'il s'agisse de leur charisme, mais là, on peut parler d'un discernement déficient. Admettre au postulat des personnes fragiles qu'on bourrerait de médicaments pour leur permettre de survivre, comme c'est le cas dans la série, c'est un indice de dérive sectaire. Ça n'a rien de normal. Comme les suicides et les auto-mutilations.

 

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Dans la séquence suivante, une des novices a laissé son habit pour des vêtements contemporains plutôt sexy et rejoint le policier dans sa voiture pour une petite balade où elle va se confier à lui. Quand une novice laisse là son habit, c'est qu'elle s'en va pour de bon, ce n'est pas pour revenir après une balade en voiture. Et si, pour des raisons  exceptionnelles, elle devait s'absenter sans porter l'habit, elle porterait autre chose qu'un top sans manche, avec décolleté et une mini-jupe. Faut-il réexpliquer que pour parler à une nonne, on se rend au parloir et pas à l'atelier, au jardin, etc.

 

Des sœurs sous antidépresseurs  ? Oui, ça peut exister, sur ordonnance, naturellement. Certaines personnalités fragiles peuvent déclencher des pathologies après la profession et doivent être soignées comme il se doit. Si c'est la supérieure qui est médecin qui les administre, ça devient problématique, dangereux, il vaut mieux séparer les fonctions.

 

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[spoiler]Et admettrait-on dans les ordres une personne au passé tumultueux qui a accouché sous X ? C'est dans l'ordre du possible, si entre temps la candidate a retrouvé une certaine stabilité de vie. Mais accepter dans son couvent sa propre fille biologique, en tout état de cause, ça reste un phantasme de scénariste, d'ailleurs déjà utilisé dans une autre série de même type. Rien d'original au point de vue scénaristique, complètement fantasque par rapport à la réalité de la vie. Pour rappel, l'admission d'une candidate ne dépend pas uniquement de la supérieure, la communauté doit voter, s'il s'agit d'un monastère sui iuris. Et, en toute honnêteté, si de tels rapports familiaux devait exister entre une supérieure et une candidate, la supérieure devrait le signaler à la communauté.

 

Évidemment, aucun policier digne de ce nom ne confondrait un coupable ailleurs que sur son terrain, mais c'est une incohérence récurrente aux séries policières actuelles. Passons à la suivante qui concerne la vie religieuse et qui est d'un ridicule achevé : la supérieure dans le confessionnal qui écoute les confessions des sœurs ! L’Église catholique romaine n'ordonne pas les femmes prêtres, même pas les religieuses et seul un prêtre peut écouter les confessions. Et quand il s'agit d'un ordre masculin, le supérieur ne peut pas entendre en confession les membres de sa communauté pour dissocier for interne et for externe. Autrement dit, ce n'est pas demain la veille qu'une série policière jouera la carte de la cohérence surtout quand le meurtre a lieu dans un couvent.

 

Crédits photos : captures d'écran

 

28/07/2014

Le moine dans la mythologie télévisuelle

Le moine dans la mythologie télévisuelle : le cinquième commandement- Ihr Auftrag, Pater Castell

 

 

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Une fois n'est pas commune, j'inverse la vapeur et je ne vous parle plus de nonne mais de moine à la télévision. Vous connaissiez déjà le moine des pubs pour camembert, savon liquide, rasoir et autres, voici le phantasme germanique du moine-soldat ou du jésuite-espion qui débarque sur nos écrans.

 

Dans Lasko le protecteur, nos voisins germaniques mettent en scène un ordre fantaisiste où l'on pratique les sports de combat — pour la bonne cause, ça va sans dire ! —  comme si les moines catholiques avaient gardé la nostalgie du moine-soldat ou louchaient sur les moines bouddhistes qui pratiquent les arts martiaux. Bien sûr, personne ne prend la série au sérieux puisqu'elle est davantage destinée à mettre les talents d'un (beau) cascadeur en valeur qu'à raconter une histoire qui se tienne. Le scénario pourrait avoir été écrit par un enfant de douze ans.

 

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Maintenant débarque une autre série allemande sur nos écrans qui a cessé faute d'audience et on le comprend " Le cinquième commandement", en allemand "Ihr Auftrag, Pater Castell". Elle met en scène un évêque jésuite formé à des techniques d'investigation et d'auto-défense digne d'un service de contrespionnage. Le fil scénaristique bourré d'invraisemblances n'est pas d'un niveau beaucoup plus élevé que la précédente.

 

Elle vaut autant pour l'historiette capillotractée qu'elle conte que pour son humour involontaire : poncifs, lieux communs et discours pontifiants, où l'on énonce avec assurance de nombreux à-peu-près et contrevérités. Ajoutez à cela un doublage tellement médiocre qu'il en devient comique. On se demande si la personne qui a traduit les dialogues a le français pour langue maternelle.  Un exemple profane ? Une date est énoncée mille sept cents au lieu de dix-sept cents. Je félicite la société de doublage pour les fréquents sourires amusés que me valent ses bourdes.

 

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Le père Castell s'adresse à un cardinal en l'appelant "Eminence", ce qui fait très cavalier, quand on s'on attendrait à  un "Votre éminence". Au passage, ce titre n'est plus employé de nos jours ; on dit "monsieur le cardinal". Mais dans le même registre, on entendra une domestique s'adresser à sa patronne en l'appelant "comtesse" au lieu de "madame la comtesse." Lorsqu'une phrase en latin est énoncée, elle l'est en suivant la prononciation allemande et non la prononciation ecclésiastique, un comble pour un prélat censé travailler à Rome. Autres erreurs de traduction : croix sacrée pour sainte croix, moyenâgeux pour médiéval.

 

Il serait fastidieux de relever toutes les âneries énoncées dans chaque épisode, je vais me limiter à celui qui met en scène des moines. Le père Castell est envoyé enquêter discrètement au sujet de la mort suspecte d'une moine. Pour ce faire, il s'adjoint les services d'une commissaire de police et la fait passer ... pour son épouse. Ils vont visiter un monastère qui contient "une croix de saint Joseph", comprenne qui pourra. Il y a des croix de saint Pierre, de saint André, mais je n'ai jamais entendu parler de croix de saint Joseph.  

 

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Le responsable de la bande son se croit obligé d'accompagner chaque apparition du père Castell du même passage du Veni Creator. Il doit s'agir sans doute du seul cantique qu'il ait pu trouver sur le marché. La porte du couvent s'ouvre sur un cistercien de carnaval. Il suffit de deux clics pour découvrir à quoi ressemble l'habit de cet ordre, il faut croire que le costumier de la série n'avait pas de réseau quand il a confectionné les costumes. Si l'habit est bel et bien blanc avec un scapulaire noir, on a affublé les comédiens d'un capuce blanc, de la plus haute fantaisie.

 

Le scénariste ignore superbement que la clôture existe aussi dans les monastères masculins. Jamais au grand jamais, un cistercien n'introduirait une femme en clôture (sauf motif professionnel). Donc on voit le moine faire entrer le faux couple dans l'enceinte du monastère jusqu'au réfectoire, où tout ce beau monde échange à voix haute. Dans la réalité, non seulement madame aurait été laissée dans le quartier qui lui était réservé — parce que cela est prévu— mais si monsieur avait été introduit en clôture, on aurait choisi un autre endroit que le réfectoire pour lui faire la causette.

 

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A l'arrière plan, on voit un figurant arborer une magnifique chevelure qui n'a plus vu de ciseaux depuis longtemps. Si les moines ne se tonsurent plus comme autre fois, ils se coupent les cheveux très courts. Le monastère est supposé être dépeuplé, mais l'on y voit quatre ou cinq moines s'activer dans ce même réfectoire. On se demande bien ce qu'ils ont à y faire. Voici le portier qui amène le faux couple à l'hôtellerie, là où, en temps normal il aurait dû les mener directement.  Il ne se prive pas de parler, toujours à voix haute, tout au long du chemin.

 

Le moine décédé est veillé à la chapelle, dans un cercueil découvert. Le hic, c'est que les cisterciens n'emploient pas de cercueil. Les corps sont exposés sur une litière et enterrés à même le sol, dans un linceul. Si les enquêteurs travaillent de nuit et si le frère chargé de veiller dort en ronflant, on n'en voit pas moins un moine se promener dans les couloirs alors qu'en bonne logique, il devrait se trouver au lit: les cisterciens vont dormir avec les poules parce qu'ils se lèvent très tôt.

 

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Qu'ai-je dit plus haut ? Que le faux couple était mené à l'hôtellerie ? Que nenni ! La cellule du frère décédé est contigüe à la chambre attribuée aux hôtes. Le scénariste ignore aussi le concept d'hôtellerie monastique. Le père Castell débarque à la chapelle, en pleine nuit, et déclare à haute voix qu'il cherche la cuisine et le frère ronfleur, à présent réveillé, lui répond, toujours à haute voix que la cuisine ne sera ouverte que le lendemain après "la prière matinale". Encore une traduction boiteuse. Mis à part ça, parler après les complies, la dernière prière du soir, vous oubliez ! surtout chez les cisterciens, champions du silence. Et parler à haute voix à la chapelle, vous oubliez aussi. Vous rangez ça dans le casier "contes de fées" entre Blanche Neige et le Petit Poucet.

 

Au petit matin, le faux couple débarque au réfectoire des moines — Ah, la bonne blague !— pour manger avec eux, en parlant bien fort, surtout la commissaire, car le Père Castell lui explique que les cisterciens ne parlent pas à table, c'est l'une de leurs habitudes. Ils ne parlent pas non plus dans les cloîtres, les couloirs, la chapelle et bien d'autres lieux encore. Il ne s'agit pas non plus de leurs habitudes mais de coutumes monastiques qui sont observées par d'autres ordres.

 

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Lorsqu'un frère fait une mauvaise chute, le jésuite déclare qu'il faut poser un garrot pour arrêter l'hémorragie. Décidément, les scénaristes ne sont pas non plus doués en secourisme. Le seul cas où le garrot se justifie c'est lorsqu'un membre est sectionné. Pour faire sérieux, on va utiliser le mot "profès", mais comme la société de doublage n'est pas plus douée en français et que les comédiens ne sont pas pressés de se renseigner sur sa prononciation, on les entend prononcer le S final, ce qui a un rare effet comique. Professe désigne une femme, une nonne. 

 

Autre effet comique, le papier peint au mur. Dans un monastère, vous trouverez des murs peints, pas du papier peint à fleurage, surtout pas chez les cisterciens. Enfin, on apprendra à la fin de l'épisode, que les moines avaient peur qu'une autorité supérieure ne ferme leur monastère à cause de difficultés financières. Faut-il, une nouvelle fois, rappeler, que c'est rarement une cause de fermeture ? Le dépeuplement, le manque de vocations en seraient de plus sérieux et réalistes. Et, encore une fois, à moins d'une situation extrême, ce n'est pas "l'autorité supérieure" qui ferme un monastère, ce sont les conventuels qui décident de dissoudre la communauté.

 

Mais naturellement, il serait naïf d'attendre, d'une telle série de la cohérence et de la vraisemblance.

 

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22/02/2014

Les Anges du péché

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Les Anges du péché est un vieux film de 1943 qui raconte le parcours d'une jeune fille exaltée et orgueilleuse dans sa quête de gagner une âme perdue alors qu'elle entre dans une congrégation dominicaine vouée à la réhabilitation de filles perdues.

Le film a délicieusement vieilli. Le ton est grandiloquent, les actrices bien maquillées, la diction impeccable et le scénario naïf, disons-le tout de suite. C'est un trait commun a beaucoup de films de l'époque où la cohérence et la crédibilité cède le pas sur le désir de raconter une belle histoire. Rappelons-nous que, lorsqu'il fut tourné et lorsqu'il sortit dans les salles, c'était la guerre et le public attendait sans doute de pouvoir s'évader de ses soucis quotidiens et de rêver à une fin heureuse.

 

La congrégation à laquelle le film fait allusion existe bel et bien ; il s'agit des dominicaines de Béthanie. Elle fut fondée  dans la seconde moitié du XIXe siècle par un dominicain, le père Lataste. Ému par la situation des détenues auxquelles il venait de prêcher une retraite en prison, il en vint à inaugurer cette nouvelle famille religieuse qui permettait à celles de ces femmes qui le désiraient de devenir religieuse.

 

 

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Il faut savoir qu'à l'époque, on n'admettait pas n'importe qui au couvent. Certaines maisons allaient jusqu'à fermer leurs portes aux enfants nés hors mariage. Cette fondation répondait donc à un besoin de l'époque et elle avait quelque chose de novateur, de révolutionnaire. On y accueillait aussi bien des filles sans histoire que des femmes qui avait un parcours moins reluisant. Parallèlement, les sœurs visitaient les prisonnières pour leur apporter un réconfort spirituel.

 

Quand l'institut fut fondé, les "réhabilitées" faisaient un double noviciat. Elles commençaient par être aspirante durant plusieurs mois, puis prenaient l'habit, mais un habit noir, pour une période d'acclimatation. Durant environ trois ans, elles s'initiaient à la vie religieuse mais bénéficiaient d'un régime un peu plus doux que celui des sœurs en blanc. Une fois cette période terminée, elles quittaient leur habit noir, devenaient postulantes et suivaient le même parcours que les filles ordinaires pour revêtir l'habit blanc. Elles étaient alors soumises, comme les autres à certaines privations, propre à l'état religieux à l'époque. Personne ne pouvait, de l'extérieur, distinguer les réhabilitées des autres. Cette formule particulière et novatrice permettait de donner le temps nécessaire au cheminement, au discernement et à la formation quand les lois d'Eglise imposaient des délais plus courts qu'aujourd'hui pour l'engagement définitif.

 

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De nos jours, la congrégation ne suit plus ce régime du double noviciat.  Seule la prieure générale connaît le passé  des sœurs. Celles-ci sont tenues à la discrétion ; elles ne parlent pas de leur histoire entre elles. La congrégation a encore une maison en France, une en Suisse et une autre en Italie. Aux Etats-Unis, une fraternité masculine a vu le jour à l'intérieur d'une prison. Rattaché à l'ordre séculier dominicain, elle vit avec la même structure et au même rythme qu'un couvent : il y a un supérieur et son conseil, on y fait un postulat, un noviciat, on y prononce des vœux, on y prie la liturgie des heures, etc.

 

Mais revenons-en au film. Les premières minutes rappellent assez fidèlement les récits rapportés dans un livre paru à la fin des années trente, Les Dominicaines des prisons. Le fait que les nonnes restent à prier la même antienne durant tout le sauvetage de la repentie prête tout de même à sourire. Apparaît ensuite le personnage d'Anne-Marie, aussi attachant qu'improbable. C'est avec son apparition que s'accumulent d'incroyables incohérences. Il ne suffit pas de débarquer avec sa valise dans un couvent pour y être admis sur le champ, même à l'époque, surtout pour un institut avec un charisme si particulier. Le fondateur disait qu'une candidate innocente devait avoir quelque chose à sacrifier en y entrant : la jeunesse, le talent, la fortune ... Ici, la candidate a bien quelque chose à sacrifier, mais elle ne le songe pas à le faire : son orgueil.

 

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Anne-Marie débarque avec la volonté ferme de sauver des âmes, mais également avec un énorme complexe de chien du Saint-Bernard, persuadée de pouvoir tout faire toute seule par sa seule industrie. Comme souvent à l'époque, le cinéma fait l'impasse du postulat. On annonce la prise d'habit des deux nouvelles dans les quinze jours qui suivent leur entrée, alors que dans les faits il fallait compter six mois. Le plus cocasse est l'habillage de la novice dans sa cellule. On ignore la cérémonie de la vêture, Anne-Marie revêt l'habit religieux comme elle aurait revêtu une nouvelle toilette, sans cérémonie, sans dévotion, avec une légèreté empreinte de frivolité. L'autre novice accourt dans un couloir avec le bandeau qu'elle ne sait comment nouer. On se demande ce qui a bien pu passer par la tête du cinéaste pour avoir tourner une scène aussi incohérente. Quand une postulante prend l'habit, il y a toujours une ou deux sœurs de communauté pour l'habiller. Et ça ne se passe pas dans sa cellule ou dans un couloir, mais dans un endroit proche du chœur des religieuses.

 

 

La vie dans ce genre de couvent n'avait rien de léger et, dans la réalité, une Anne-Marie aurait bien vite été remise à sa place. Il est tout à fait impensable qu'une novice obtînt à l'époque de suivre la prieure en prison à cause de l'une de ses inspirations. On mettait l'obéissance au-dessus de tout et on aurait objecté que le sacrifice de la volonté propre était plus propice à susciter des conversions que des efforts personnels. Les pénitences étaient appliquées dès le début pour briser cette volonté (c'est bien le vocabulaire qu'on employait à cette époque). Comme dans beaucoup de film de ce genre, on ignore qu'une vie contemplative s'accompagne de l'obligation du silence. On voit les novices et les sœurs parler entre elles dans des endroits les plus incongrus comme les couloirs et les cloîtres. 

 

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Faut-il aussi préciser que jamais au grand jamais on ne confie le soin de former une novice à une autre novice, surtout si cette dernière montre si peu d'humilité ? Donc, Thérèse confiée à Anne-Marie qui l'exhibe partout dans le couvent, c'est mignon dans un film, mais c'est aussi probable qu'un cheval vert à six pattes.  Il est tout aussi improbable qu'une novice assiste aux coulpes d'une professe, et bien davantage qu'elle en accuse une autre, sa propre maîtresse des novices qui plus est, durant le chapitre. Les novices proclamaient, les premières, leurs fautes puis sortaient du chapitre. Si le respect de la hiérarchie était très bien implantée dans la culture du début du XXe siècle, il l'était bien davantage dans les milieux religieux et monastiques.

 

Anne-Marie refusant de faire une pénitence que, dans la vraie vie, on lui aurait imposé beaucoup plutôt pour bien moins que ça, est renvoyée du couvent. Elle ne retourne pas pour autant dans sa famille ou parmi ses proches mais elle se cache dans une grange. Elle revient chaque nuit prier sur la tombe du père fondateur. Ceci est inspiré d'une anecdote que l'on retrouve dans le livre cité plus haut. Une candidate que l'on avait renvoyé revenait régulièrement prier sur la tombe du fondateur. Quand les sœurs s'en furent aperçues, elles la reprirent parmi elles et elle persévéra. L’histoire dans le film prend un tour plus dramatique.  Anne-Marie reste près de la tombe malgré la pluie et on l'a retrouve sans connaissance à cet endroit, le lendemain matin. C'est très romantique, mais peu réaliste. Comme dans tous les récits de ce genre, l'héroïne contracte une maladie mortelle et s'en va finir ses jours là où elle aurait voulu en passer de nombreux.

 

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Est-il vraiment utile de préciser que les religieuses ne se couchent pas toute habillée dans leur lit, même et surtout, si elles sont malades ou mourantes ? Le réalisateur a trouvé plus esthétique de montrer une sœur Anne-Marie en habit sur son lit à l'article de la mort. Notre mourante va tout de même se payer un petit sprint aux trousses de la brebis perdue, sans que personne ne la retienne. Et la brebis perdue va se convertir après que la petite nonne au complexe de chien du Saint-Bernard se soit écroulée. Pour la profession in articulo mortis on la force à se redresser et si elle n'a pas assez de force pour prononcer la formule, elle en a assez pour dire qu'elle ne peut pas parler. Il faut dire que "faux raccords" n'avait pas encore été inventé à l'époque.

 

Que reste-t-il du film une fois que l'on a sauté à pieds joints au-dessus de ces invraisemblances ? Le texte des dialogues a été, plus d'une fois, repris par le théâtre. Dépouillé de la diction emphatique de l'époque, des habits mêmes et des décors, il retrouve un second souffle. Il faut en effet faire abstraction du contexte dans lequel l'avait enchâssé le réalisateur pour en retrouver la symbolique. Anne-Marie incarne le charisme face aux institutions qui, si elles ne sont pas mauvaises (concrètement on ne peut rien reprocher à la sévère Mère Saint-Jean) en arrivent parfois à lui couper les ailes. Mais l'élan généreux dans la quête du salut de la plus réprouvée des âmes se trouve tout de même vicié à la base par la valorisation qu'on y éprouve secrètement. Il doit se butter aux épreuves et aux contradictions pour être purifié.

 

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Réadmise au couvent, au seuil de la mort, Anne-Marie frise la folie, mais, paradoxalement, son délire la mène à la lucidité, quant à ses motivations, ses erreurs et les dessins inavouables de Thérèse. C'est alors qu'elle divague qu'elle voit clair sur son orgueil naïf et ce qu'elle n'a pas pu donner à la criminelle. Celle-ci, mise à nu, la fuit mais revient sur ses pas quand Anne-Marie s'effondre. Anne-Marie sauve autant Thérèse qu'elle n'est sauvée par elle. Thérèse, aigrie par la haine, est le feu du creuset où l'or va se purifier.  Tous les faux-semblants s'effondrent face à la mort.  La criminelle comprend qu'on ne peut bâtir sa vie sur un mensonge et elle accepte enfin de faire face à ses actes. En prononçant les vœux à la place d'Anne-Marie, elle s'engage dans la voix de l'expiation et de la rédemption. Débarrassée des scories qui gênait sa mission salvatrice et celle-ci une fois accomplie, Anne-Marie peut s'en aller, libre de toute attache vers le Dieu qui l'appelle.

 

Crédits photos : Les Anges du péché, L.Bresson, captures d'écran.

14/08/2013

La nonne dans la mythologie télévisuelle. Episode 5

Une série britannique très sympathique passe pour le moment sur nos écrans, Meurtres au paradis (Death in Paradise) où un inspecteur psychorigide, parachuté dans une île des Caraïbes doit résoudre des énigmes policières avec des moyens réduits. Nous retrouvons dans le rôle de Sœur Anne, Gemma Jones, une figure connue du cinéma britannique. Elle a interprété Mrs Dashwood dans Raison et Sentiments et Poppy Pomfresh dans Harry Potter. Cet épisode-ci tient pas mal la route, même si un regard averti relève certaines incohérences. Elles restent minimes par rapport à certaines énormités qu'on peut relever dans d'autres oeuvres du genre.

 

 

 

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Le dernier épisode Faux semblants (An Unholy Death) mettait en scène le meurtre d'une jeune postulante. On l'appelle Thérèse, les religieuses n'utilisent pas le mot "sœur" pour parler d'elle. Cela est tout à fait normal puisqu'elle est postulante. Une postulante n'est pas encore religieuse à proprement parlé, elle le devient en commençant son noviciat et prend à ce moment un nom religieux, même si elle garde son nom de baptême, on l'appellera "sœur".

Pourtant, au cours de 'l'épisode, on parlera d'elle comme d'une novice, en maintenant une certaine confusion entre les deux états. Une postulante est prise en charge, la plupart du temps, par la responsable du noviciat, mais elle n'est pas encore novice. Le noviciat débute par la prise d'habit, là où il y en a un. Donc petite erreur : Thérèse ne devrait pas porter l'habit de sa congrégation. Elle peut porter des vêtements spécifiques à son état, mais pas les mêmes que les autres sœurs. La seule différence qu'ont faite les costumiers se situe au niveau du voile. Celui de Thérèse n'a pas de bord blanc.

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Au passage, l'actrice qui interprète Sœur Marguerite a une légère touche de rouge à lèvres.  S'il est normal que les actrices soient maquillées, pour des raisons techniques, on aurait pu ce maquillage plus discret. Puisqu'on en est au niveau des costumes, la supérieure porte une guimpe alors que les autres sœurs n'en ont pas. Ce détail est tout à fait incohérent. La supérieure d'un couvent ne se distingue pas des autres sœurs au niveau vestimentaire. Elle peut porter une croix abbatiale, si elle est abbesse, mais ça se limite à ça.

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La postulante meurt, intoxiquée par la fumée d'une cigarette et on apprend qu'elle fume, qu'elle mâche des chewing-gum et qu'elle boit de l'alcool, qu'elle a contracté cette mauvaise habitude à l'orphelinat où elle a été élevée ... Ah ! Ce cher orphelinat ... qui n'existe plus dans nos contrées.  Bon nombre de scénaristes semblent  ignorer que, de nos jours, un enfant sans famille ou enlevé à sa famille est placé en famille d'accueil ou alors en foyers de l'enfance. La pauvre orpheline, éduquée en institution qui ne pourrait pas faire face à la vie et se réfugie dans un couvent ... ça ne tient pas trop la route, au XXIe siècle.

 

Une postulante qui fume, est-ce plausible ? Au risque d'en choquer certains, je dirais oui. Pas n'importe où, pas dans n'importe quel couvent. Mais que, dans certains instituts on permette à des postulants ou postulantes de ne pas se défaire tout de suite de certaines habitudes, qu'on leur laisse une certaine latitude, sous certaines conditions, c'est plausible. Le chewing-gum est un détail à côté de l'habitude de fumer. Quant à l'alcool, cela pose question.  Mais on ne donne pas de détails qui permettrait de relativiser. Évidemment, boire seule, hors de question. Mais se permettre un petit verre dans certaines occasions, cela peut se faire. Les religieuses ne se vouent pas à l'abstinence totale de boisson alcoolisée.

 

Une autre incohérence fréquemment relevée dans les scénarii du genre, c'est que le Père John serait habilité à laisser cette latitude à la jeune personne. La formation des candidates ne relève pas de la compétence du chapelain ou de l'aumônier. Son rôle est de dire la messe, éventuellement de confesser, mais certainement pas de donner des permissions aux postulantes et aux novices. Cela revient à la maîtresse des novices.

 

Contrairement à ce qu'affirme le Père John, dans cette série, une postulante ne renonce pas à tous ses biens, ni à tout contact avec l'extérieur. Le renoncement aux biens ne se fait qu'à la profession. L'entrée au postulat, ou en religion, n'entraîne pas une rupture de contact totale. Si c'était le cas, il faudrait être particulièrement vigilant sur la nature de l'institut.

 

Penchons-nous sur la source miraculeuse qui n'en est pas une. Des sœurs ou des ecclésiastiques peuvent-ils en arriver à mentir pour faire croire qu'une source est miraculeuse ? Les religieux et les ecclésiastiques sont des gens comme les autres, ni plus saints, ni plus pervers que le reste des individus qui habitent le vaste monde. On y rencontre aussi des personnes enclines à l'exagération et même des personnes qui n'ont pas de scrupules à "arranger" la vérité. Restons lucides.

 

Des difficultés financières peuvent-elles amener à fermer un couvent ? Oui, s'il ne s'agit pas de simples difficultés mais d'une catastrophe financière. Mais ce n'est pas la raison la plus courante pour fermer une communauté. Dans une congrégation, la solidarité joue entre les différentes implantations, puisqu'il y a un organe central pour redistribuer les rentrées financières. On peut aussi fermer une maison où il y a de grosses rentrées financières parce que la communauté devient trop âgée et ne parvient plus à gérer un flux de pèlerins, ça s'est déjà vu.

 

Le cas du Père John ne tient pas debout, est-il religieux ou séculier ? Pourquoi l'aurait-on éloigné d'un amour de jeunesse, s'il n'était pas encore clerc à l'époque. S'il est religieux, le diocèse n'a pas à l'envoyer à l'autre bout du monde et s'il est séculier ... non plus, puisqu'un évêque ne peut pas envoyer un prêtre de son diocèse dans un autre, comme ça lui chante.  Si le Père John est séculier, il n'a pas non plus à changer de nom.

 

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Attention spoilers, si vous n'avez pas vu l'épisode, ça va vous dévoiler une partie de l'intrigue !Rigolant

Une nonne qui commet un meurtre, c'est possible ? Eh bien oui. Ce n'est pas courant, c'est vraiment exceptionnel, mais même à notre époque, ça peut arriver.  Dans les années septante, une religieuse flamande, Sr Godfrieda (C.Bombeek) a escroqué, maltraité et euthanasié des personnes âgées. Elle a été ensuite internée pour démence. Dans les années 2000, en Amérique latine, une maîtresse des novices a empoisonné une religieuse dont elle était jalouse.

 

Cet épisode se rencontre sans ennui, et les erreurs concernant la vie religieuse qu'on peut y rencontrer sont minimes. L'intrigue peut tenir la route et l'atmosphère conventuelle est pas mal rendue.

 

Crédits photos : BBC.co.uk

 

 

10/03/2013

A propos de la religieuse de Diderot et de ses adaptations

Plutôt que d'éditer ma dernière note pour lui insérer ces précisions, je préfère les mettre dans ce petit billet.



Le premier couvent de Suzanne

 

Le premier couvent où Suzanne est placée comme pensionnaire est appelé "Sainte-Marie". Il s'agirait, selon certains commentateurs, de la visitation sainte Marie. L'ordre de la Visitation vaut bien la peine qu'on s'y attarde. Il est fondé par l'évêque de Genève, François de Sales, une jeune veuve Françoise de Chantal et ses compagnes.

 

Au point de départ, les religieuses avaient pour mission d'aller visiter et de réconforter les pauvres et les malades. Mais, à l'époque, on voit d'un mauvais oeil que des religieuses sortent de leur couvent. Malgré tous ses efforts, François de Sales se voit contraint d'accepter, pour ce nouvel ordre, une clôture papale, bien loin de son projet initial. Les nonnes seront cloîtrées et vouées à la contemplation. Cependant, cette nouvelle famille religieuse garde tout de même la particularité d'accueillir des femmes âgées, de santé fragile ou handicapées. Les soeurs suivent la règle de saint Augustin.

 

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Dans certains monastères, les visitandines se mettent à accueillir des pensionnaires et tiennent école au sein de leur clôture.  Ce type d'activités semble avoir pris fin avec le concile Vatican II. Il y a eu un couvent de la Visitation à Paris qui  fut fermé puis démoli à la révolution française. Seul en subsiste l'ancienne chapelle qui a été affectée au culte protestant en 1802.

 

L'habit est décrit ainsi dans les constitutions originelles: une robe noire, coupée comme un sac, mais assez ample pour former des plis à la taille, une ceinture, des manches d'une largeur qui permet d'y cacher ses mains, une guimpe de type barbette, un bandeau noir et un voile noir.

Elles portent également une croix d'argent passée à un ruban. La guimpe est carrée, elle est fixée aux épaules, sans doute par des épingles, elle ne balotte pas de droite à gauche. Il n'y a pas de scapulaire. 

 

religieuse de diderot

religieuse de diderot

 

 

Rivette garde un seul costume pour tout le film. C'est que la trame prime sur le reste, les décors et les costumes passent à l'arrière-plan. Nicloux garde deux couvents sur les trois et compose un habit de son cru, éloigné de ce qu'un oeil averti peut considérer comme plausible.

 

Les costumes sont, non seulement fantaisistes, mais en plus ils sont mal portés. Il est vrai que, du temps de Rivette ou de Zinnemann, les quidams avaient l'habitude de croiser des nonnes en grand habit, certains détails devaient aller de soi. Un scapulaire à bretelles doit être tenus aux épaules par des épingles pour l'empêcher de balloter. Une barbette rectangulaire doit être fixée également par des épingles pour rester parallèle aux épaules et ne partir de travers quand la religieuse penche la tête.

 

religieuse de diderot

 

religieuse de diderot

Les voiles des religieuses du premier couvent sont souvent mal posés. Un voile n'est pas fait pour couvrir les clavicules et descendre sur la poitrine, on le laisse pendre vers l'arrière, il ne dépasse généralement pas l'épaule, même s'il est très long. Dans le film de Nicloux, on a parfois l'impression que les nonnes portent un linge posé n'importe comment sur la tête. Une fois sur deux, il est mal agencé. Un voile qui vient trop en avant est une gêne pour les mouvements des bras. 

      religieuse de diderot,nicloux

 

Le scapulaire qui va d'un côté, la guimpe de l'autre, le voile qui tombe n'importe comment et les bras ballants, ça ne présente pas très bien sur une nonne censée incarner le modèle de la bonne religieuse. Il faut savoir que le "désordre dans la tenue" constituait une coulpe, une faute extérieure dont il fallait s'accuser au chapitre, à l'époque.

 

Déhabillage ou pas ?

 

Voici le texte :

Et à l’instant je leur tendis les bras. Ses compagnes s’en saisirent. On m’arracha mon voile ; on me dépouilla sans pudeur. On trouva sur mon sein un petit portrait de mon ancienne supérieure ; on s’en saisit : je suppliai qu’on me permît de le baiser encore une fois ; on me refusa. On me jeta une chemise, on m’ôta mes bas, on me couvrit d’un sac, et l’on me conduisit, la tête et les pieds nus, à travers les corridors.

 

Dépouiller signifie bien "déshabiller" à cette époque, et pudeur a le même sens qu'aujourd'hui. Faut-il en déduire que Diderot signifie qu'on a mis Suzanne dans le plus simple appareil ? Sein peut avoir le sens qu'il a aujourd'hui, il peut aussi désigner la région de la poitrine. Cette partie du corps est-elle entièrement nue pour autant ? Je le rappelle, on dit des personnes en chemise qu'elles sont nues, en ce temps-là.  Il est vrai qu'on jette ensuite une chemise à Suzanne, ce qui laisse entendre qu'on lui aurait ôté celle qu'elle avait — au XVIIIe siècle les femmes ne portent rien en dessous de la chemise. Mais elle pourrait très bien serrer celle dont on l'a dépouillé tout contre elle. Et pourquoi attend-on qu'elle ait passé cette chemise pour lui ôter ses bas, tant qu'à faire ? Il aurait fallu poser la question à Diderot pour en être sûr.  Ceci dit, le déshabillage intégral relève bien plus du phantasme que de la réalité.  D'ailleurs, dans la scène où Diderot décrit la discipline en public, la communauté voit Suzanne de dos  et elle ne se découvre que jusqu'à la ceinture.

 

Les conventions de l'époque empêchent Rivette, qui s'est fait censuré pour moins que ça, de montrer ou même de suggérer une telle mise à nu. Nicloux flirte avec les prises de vue lascives, les chemises translucides et la mise à nu de Suzanne.

 

 

 

Crédits photos: temple du marais : Clelie Mascaret, creative commons; La religieuse, Nicloux, le pacte, capture d'écran.